Le bordel (ambiant) et les dictateurs du verbe.
- André Touboul
- 9 oct. 2017
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En mai 1968, le Général De Gaulle condamnait la chienlit des agitations estudiantines. Les évènements exceptionnels d'alors autorisaient ce qualificatif adouci par l'originalité d'une formulation que la plupart des Français crûrent inventé pour la circonstance. Dans une situation plus prosaïque le Président Macron, chahuté par une poignée de salariés en passe d'être licenciés, leur reproche de "foutre le bordel". On aurait pu rêver plus littéraire, mais l'indignation de la classe médiatique tétanisée sur cette locution vigoureuse atteint un sommet ou le ridicule le dispute à la prétention.
Les dictateurs de la parole se proclament désormais juges de ce qu'un Président devrait ou ne devrait pas dire. Ce pouvoir sans réplique n'est que le reflet de leurs opinions le plus souvent puisées dans un conformisme navrant. Il est de bon ton d'exiger que le chef de l'Etat n'use que d'une langue châtiée sous laquelle il est sommé de dissimuler très soigneusement sa pensée. Ne heurter personne, tel est le dogme. Il faut être consensuel, compassionel, lisse et unanimiste. Bref inexistant. Ces arbitres de l'élégance présidentielle préféraient de beaucoup l'hypocrisie normale de François Hollande et ses "sans dents" moqués en secret, alors que ses discours fustigeaient les "riches".
Fusse dans une conversation privée, le Président ne peut selon ces puristes, prompts à manier la plume et le goudron, parler de "bordel". Sans aller jusqu'à prétendre que ce vocable, utilisé par François Villon dans La Ballade pour la grosse Margot, serait moderne voire cool, on ne peut que déplorer le ridicule de personnalités gauchisantes qui, dès qu'il s'agit de la parole présidentielle, enfourchent le vélocipède exterminateur des convenances bourgeoises. On regrette aussi que les mêmes belles âmes ne s'émeuvent que modérément des outrances méclanchonesques, au prétexte qu'elles seraient consubstantielles du personnage qui les profère.
De fait, nos médiatres n'ont rien inventé, ils singent leurs collègues d'Outre-Atlantique dont on se souvient le parti qu'ils ont tiré des crudités éructées par Richard Nixon dans l'intimité du Bureau ovale pendant le Watergate. À l'image aussi de la Presse américaine leur obsession est d'obtenir des excuses, essentielles dans la culture anglo-saxonne, mais sans intérêt dans notre pays, où faute avouée n'est jamais pardonnée.
Le bashing commencé par les Guignols sous Jacques Chirac, le super menteur, s'est poursuivi avec le Bling-bling Sarkozien. La caricature qui est un exercice nécessaire à la santé démocratique, change de nature quand la charge prend la forme d'une condamnation morale. De fatwa en fatwa, nos ayatollahs du verbe réduiront au silence le monarque républicain dont la parole revêt dans notre pays une importance cruciale, tant il est capital d'en connaître le fond de la réflexion. De fait, au delà des mots, nos censeurs entendent contrôler la pensée du pouvoir.
L'un des défis les plus audacieux auxquels Emmanuel Macron a entrepris de se confronter est cette idéologie lénifiante des médias, dictature rampante où l'on n'appelle pas un chat un chat, un terroriste un islamiste, un chômeur un assisté. Sur ce mur du parler correct, Nicolas Sarkozy s'était cassé les dents, sans doute parce que son "casse-toi, pauvre con" n'avait rien de politique. Cette injure lui avait échappé, et ses mots n'avaient libéré aucune pensée.
Les "écarts" d'Emmanuel Macron ont un tout autre sens et ils s'inscrivent dans une cohérence politique. La logique du Président Macron est celle du pragmatisme et tient du réflexe. À chaque fois qu'un argument ou un comportement idéologique lui est opposé, il le disqualifie. Et ses jugements décoiffent.
Le meilleur moyen de se payer un costume est de travailler... la réplique est d'évidence un verdict sans appel sur l'assistanat. Quand il parle des fainéants, on comprend qu'il pense aux partisans des 32 heures qui rêvent de partage du travail. "Fainéants", c'est ainsi que sont vus les Français depuis la mise en place des 35 heures... à l'étranger, les plus francophiles parlent avec un sourire de romantisme.
Quand il qualifie de "bordel" les vociférations de salariés, plus déterminés à sombrer avec leur navire, quite à le saborder, qu'à rechercher un emploi, il prend à contrepied ceux qui prétendent, sans être jamais contredits, que le droit de manifester est la quintessence de la démocratie surpassant même le vote.
Le Président doit-il parler cash et risquer le crash ou avancer masqué? Les Français ont choisi. Ils n'ont pas été dupes des simagrées de Hollande qui a dû s'auto-congédier, et ils manifestent chaque jour leur défiance à l'égard des médias qui sont fort attentifs aux sondages, à l'exception de ceux, catastrophiques, qui les concernent.
Non sans raison, le Président Macron répondit à un journaliste l'interrogeant sur le "bordel", "mais c'est vous qui le mettez".