Ainsi parla Zarathoustra.
- André Touboul
- 2 nov. 2017
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Le Président s'est enfin soumis à l'exercice de l'interview. Avec prudence. Les questions de trois journalistes plan-plan n'avaient rien d'un feu roulant, et leurs rares agressivités un peu engoncées ne les empêchaient pas d'approuver de la tête à tous les propos d'Emmanuel Macron.

Plusieurs faits se dégagent de cette prestation présidentielle. Le premier est que si Manuel Valls en socialiste transgressif déclarait "aimer l'entreprise", le Président, lui, leur donne des preuves d'amour. Il a gravé dans le marbre les ordonnances en les signant, mais, légère ouverture, il rappelle aussi que les décrets sont en préparation. Sa pensée était sur la plupart des thèmes économiques forte et claire. Tout juste peut-on déplorer son pinaillage sur les deux cents euros mensuels des plus de soixante cinq ans, qui tenait plus du compte d'apothicaire que de la vision d'un grand timonier. Ambidextre, Emmanuel Macron l'est tout autant que ses condisciples, Commis de l'Etat, hauts administrateurs du pays depuis des décennies, et il n'a pas de difficulté à apparaître comme le bureaucrate en chef qui se réfère sans cesse au mandat reçu du peuple souverain.
Mais s'il a beau jeu, pour les questions techniques, de se dire "et de Droite, et de Gauche", autrement dit sans a priori, pour le reste, il lui est malaisé de cacher une réelle dyslexie mentale, car il est des sujets sur lesquels on ne peut affirmer en même temps tout et son contraire. À l'instar du héros nietzschéen qui délivre des vérités lumineuses, mais aussi, selon son auteur, cette erreur fatale qui est la morale, sa pensée complexe parait vaciller, tituber et disparaître dans un halo d'incertitude. "Hélas ! Mon Zarathoustra cherche encore cet auditoire [capable de le comprendre], il le cherchera longtemps !" déplorait Nietzche.
Sur la PMA, par exemple, le Président paraît brouiller les cartes. Il parle d'une loi "pour toutes" qu'il a promise en tant que candidat, mais aussitôt affirme avec insistance son attachement à la filiation. Si les mots ont un sens la filiation est déjà aujourd'hui battue en brèche par la PSP, procréation sans père, qui est pratiquée grâce aux banques de sperme. La logique du propos d'Emmanuel Macron voudrait que, comme vient de le faire l'Allemagne, il soit mis fin à l'anonymat des donneurs et à la souffrance de ceux qui sont "nés de spermatozoïde inconnu". Et comment ignorer que la reconnaissance du rôle essentiel du père biologique contredit la généralisation de ce qui du point de vue médical n’est plus une assistance mais une substitution.
Sur l'ISF, on ne peut à la fois condamner la fiscalité jalouse qui fait fuir les talents et continuer à proscrire les marques ostentatoires de la réussite, résurgence d'une hypocrisie sur les signes extérieurs de richesse qui exige que chez nous la fortune soit honteuse. Sa conviction de la nocivité sociale de cet impôt des envieux est solide. Mais son argumentation qui mesure l'intérêt de sa suppression à l'investissement direct dans les entreprises, est bien faible, tant il est vrai qu'il n'existe pas de cloisons étanches entre les diverses formes du bon usage de la richesse. On n'attire pas les mouches avec du vinaigre, et l'IFI, impôt sur la fortune immobilière, suffira encore à décourager toute velléité de retour de nos riches. Il aurait pu se référer à la faute politique que fût la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV qui a poussé à l’exil vers l'Allemagne et l'Angleterre une élite protestante dynamique, condamnant la France, malgré le colbertisme, à rester une nation agricole et in fine a contribué à la chute du régime monarchique.Il aurait pu aussi évoquer l'exemple suédois plus récent. Un "paradis social" dont les excès fiscaux firent, en leur temps, s'évader les meilleurs éléments, tels Ingmar Bergman, et qui n'a échappé à la banqueroute que par la suppression du statut de la fonction publique.
Enfin, sur l'Europe, l'albatros présidentiel a peiné à prendre son envol. Tout juste son enthousiasme s'extériorisa-t-il par un poing serré. Éloquence gestuelle, certes, mais un peu bref et peu contagieux, car impossible à colporter sur les ondes et dans les chaumières. Quant à un nouveau contrat social pour la France au XXIème siècle, il n'en a pas été question.
La performance du Président ne peut cependant pas être reçue en dehors du contexte créé par ses contradicteurs. Les mélanchoneries d'un clown triste et de ses lugubres affidés sont apparues de plus en plus nauséabondes et loin des réalités. De même, et sans qu'il ait eu besoin de les évoquer, les abandons de programme et défections de cadres dirigeants du Front National paraissent la conséquence de sa victoire dans le débat contre Marine LePen, réduite désormais à briguer pour tout potage le poste de garde frontière. En toile de fond, les derniers socialistes erraient, tels des Mohicans, occupés à la nostalgie d'une époque toute proche où ils étaient encore de grands chefs à plumes. Disparue, aussi, la Droite ahurie de se faire doubler à droite par le char présidentiel au mépris de ce qu'elle croyait être le code immuable de la route, et qui n'a pas de mots assez durs pour la politique qu'elle rêvait d'appliquer sans l'avoir osé jamais.
Bien que ce fût là son ambition proclamée, on ne lit pas le "Zarathoustra" de Nietzsche comme on lit l'Evangile. Les propos du Président Macron ne sont pas plus à prendre au pied de la lettre, mais au moins a-t-il l'aplomb de prendre à rebours nombre d'idées reçues. Il assume son vocabulaire comme marque de modernité et revendique de dire les vérités comme il les sent. Les étiquettes ne lui font pas peur. Président des riches ? Et alors ? Il autorise enfin à dénoncer les faux semblants de maîtres à penser qui ont jusqu'ici cimenté une société de privilèges bureaucratiques et de décadence économique voire culturelle. Car si tout n'était pas mieux avant eux, il est bien des choses qui sont pires aujourd'hui et méritent d'être réformées.
André TOUBOUL