Les temps idiots
- André Touboul
- 1 août 2017
- 20 min de lecture

A l’idiotie, ce mal du siècle et à Jacques Brel qui a si bien chanté l’âge idiot, à travers les étapes de la vie avant d’aller finir ses jours aux Marquises.
Nous vivons des temps formidables, mais toute époque a ses nuisibles, pour la nôtre ce sont les idiots.
En 1509, Erasme écrit en quelques jours, au jet de la plume, L'éloge de la folie. Cet opuscule a plus fait pour sa notoriété que ses impérissables écrits fondateurs de l'humanisme. Il s'agisait simplement de se divertir de la langueur des journées pluvieuses de Bucklersbury à Londres où il était l’invité de son ami Thomas More. Il s’y emploie à souligner d’une plume ironique et féroce les absurdités de son temps.
Plus sérieux et copieux voire besogneux, mais toujours sous couvert de moquerie, Robert Burton en fait autant en dénonçant à grand renfort d’érudition dans son Anatomie de la Mélancolie, le mal-être de son 17ème siècle face aux incohérences de l’époque.
Redescendu de l’Olympe où séjournent, n’en doutons pas en fraternité, les esprits immortels, Erasme ne songerait pas aujourd’hui à nous entretenir de folie. De nos jours, la folie à ses bons côtés, elle permet de réaliser des exploits que l’homme raisonnable répute impossibles. Burton, s’il l’accompagnait, oublierait l’apologie railleuse de la morosité. L'époque, la nôtre, n'a jamais été si contente d'elle-même, éblouie de ses propres stupidités qu’elle prend pour des merveilles d’intelligence, jusqu'à préférer sa version artificielle à celle que nous a octroyé la providence. A n’en pas douter, l'un et l'autre pointeraient du doigt les travers qui nous interpellent chaque jour et qu’il faut bien nommer des idioties.
Une erreur fâcheuse serait d’assimiler l’idiotie à la sottise ou à la bêtise.
La sottise a eu son heure de gloire. C'était sous l’Ancien régime. Humaine par essence, la sottise n’a jamais été imputée à aucun animal. Nul parmi ceux qui sont membres de la faune n’est sot, car les bêtes sont sans exception réputées dépourvues de jugement. C’est par une habileté littéraire qu’il emprunte à Esope que La Fontaine leur prête de la réflexion en les personnifiant. Or, la sottise est un défaut de jugement là où justement il devrait être. La sottise n’est pas l’ignorance, mais un vice de conformation mentale. “...je vous suis garant qu’un sot savant est sot plus qu’un sot ignorant“, affirme Clitandre invité dans le salon des Femmes savantes[1], où se pavane Trissotin, le bien nommé puisque trois fois sot de par sa pédanterie.
Le sot est daté. Il a fait florès sous nos rois et les empereurs. Voltaire couche sur le papier en 1760 ses Réflexions pour les sots, qui sont à ses yeux les intolérants à l’esprit obtus qui refusent de s’ouvrir aux nouveaux savoirs. Le sot est alors la cible favorite de ceux qui à tort ou à raison s’estiment supérieurs et habilités à relever ici ou là un manque de jugement. Sottise n’est pas folie. Nul n’a jamais songé à se livrer ironiquement ou non à l’apologie du sot ou de la sottise. Les sottisiers ne sont pas tendres avec leurs auteurs involontaires dont la personne disparaît sous l’évidence de leurs énormités. Les maximes sur le sot sont peu amènes et toujours teintées de mépris. L’un des premiers à s’y adonner fut Cervantès[2], elles ont chatouillé la plume de nombre d’aristocrates[3], et semblent se tarir après Victor Hugo[4]. La sottise est liée à une condition sociale ou intellectuelle. “Il y a des gens destinés à être sots…“ décrète La Rochefoucauld[5]. Bref, quand on est sot on est sot. On verra plus loin comment le “con“, si joliment chanté par Georges Brassens et cible favorite de Michel Audiard, s’est emparé au vingtième siècle de la place jadis dévolue au sot.
Entre-temps a régné la bêtise. En effet, le sot disparaît avec la Révolution et sa fille naturelle la République. Non que celles-ci aient aboli la sottise, leurs vertus n’allaient pas jusque-là. Mais avec le principe d’égalité, il est devenu incongru de rabaisser un citoyen à qui l’on confère le droit de vote. Il y aurait eu une sorte de lèse-majesté à l’égard d’un détenteur d’une fraction de la souveraineté nationale. Les hommes n’étant pas pour autant devenus tous parfaits, il a été question de bêtise. Il ne s’agit pas d’une mode de langage pour désigner la même pathologie. La bêtise ne concerne pas un défaut de caractère qui annihile le bon sens, elle désigne une action. On peut faire des bêtises sans être bête. Au demeurant, le (ou la) bête n’a suscité que peu de traits d’ironie, pour ne pas dire aucun, à l’exception du mot célèbre et plus ancien de Blaise Pascal : “L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête[6]“. Et même dans ce cas, “faire la bête“, ce n’est pas l’être, mais se conduire comme elle. En revanche, l’impersonnelle bêtise a tant excité les humeurs qu’elle a généré dictionnaires[7] et aphorismes à satiété. La faveur de cet accident de l’esprit est parvenue à ce point qu’il est improbable d’échapper aux bêtisiers, hymnes à l’acte manqué, que les médias modernes semblent avoir institués comme un rite d’exorcisme.
Tout d’abord, summum présumé du manque occasionnel d’intelligence que l’on se plaisait à dénoncer comme une approximation de l’insondable infini, la bêtise s’est aujourd’hui affadie. "Deux choses sont infinies : l’Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue", aurait dit Einstein qui vécut en un temps où sévissait plutôt la bestialité. Ce qui avant les Guerres Mondiales se concevait de plus imbécile était la bourrique. On s’invectivait dans les plus hauts cénacles en s’accusant de dire des âneries. Les cancres portaient un bonnet d’âne. Mais nos amies les bêtes, y compris celles de l’espèce asinienne, sont désormais créditées de tant d'intelligence et de qualités humaines (et les humains les ayant rejoints dans tant de férocité), que le terme s'est amolli, jusqu'à devenir synonyme d'étourderie ou de plaisanteries. Bêtiser, c’est dire des plaisanteries ou en faire, comme les enfants qui font des bêtises quand on ne les surveille pas.
Les temps, hélas, ne sont pas pour autant devenu moins insensés.
Le sot, nous l’avons dit, a pratiquement disparu avec les beaux esprits qui se plaisaient à le dénoncer. La place n’est pas restée vacante dans le langage courant, peu soucieux de respecter les codes républicains. Au siècle dernier, des littérateurs pressés, qui écrivent comme l’on parle, ont emboîté le pas du vulgum pecus. Au premier rang d’entre eux, on doit citer le docteur Destouches, dit Céline que l’on est prié sinon sommé d’admirer pour cette prouesse. On lui doit le prétentieux “c’est normal que les cons gagnent toujours, ils sont majoritaires“. Ainsi furent promus le con et sa connerie. Malgré les efforts d’Aragon pour promouvoir celui d’Irène (aux yeux d’Elsa ?), le con est bien plus grossier que le sot comme son origine anatomique le laisse supposer. Le con fait et dit des conneries comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Le con resplendit. Le con ose tout. Le con n’est jamais fatigué. Le con est mauvais, il est sale, il est sombre. Le con est vieux, il est jeune, il est roi. “Quand on est con on est con“ observe Brassens en homme de bon sens. Bref, le con est un état. Mais il est tout sauf stupide, car le con est comptable de sa connerie. Il mérite même sa propre tête de con. Si l’on va jusqu’à lui reprocher son apparence, son air d’un con, c’est que de fait, ses entreprises sont moralement condamnables. Là est son vice. En effet, le vrai con ne considère que son intérêt le plus immédiat. Le paradoxe est que le con a tant déconné (?! l’image est hasardeuse) qu’il en est devenu transparent. Tous des cons, revient à dire, zéro con. Le “vaste programme“, envisagé par le Général de Gaulle lisant sur un mur “Mort aux cons! “, pousserait au génocide. D’un Président l’autre, le “casse-toi, pauvre con“, n’a déconsidéré que celui qui le proféra, selon les exégètes aux commentaires il faut l’avouer un peu con-cons. Au troisième millénaire, convenons-en, le con n’est pas plus apte que Monsieur Tout-le-monde à jouer le rôle de tête de Turc.
Depuis qu’il a été utilisé par Sartre, le terme “salaud“ a connu une certaine notoriété. Le philosophe au regard de taupe, à qui l'on peut reprocher un réel manque de clairvoyance, a préempté le mot pour flétrir l’être immoral, le social traître par excellence, au nom d’une moralité aux fondements incertains dont le plus grand titre de gloire fut de détourner les yeux des atrocités staliniennes à seule fin de “ne pas désespérer Billancourt“. Que restera-t-il du pape de l’existentialisme à part ses erreurs de jugement ? Peut-être son nom restera-t-il accolé pour l’éternité des hommes à l’insulte qui ne révèle qu’une incapacité d’argumenter : Salaud ! Toutes les époques ont eu leurs êtres méprisables au nom de la pensée correcte. Le salaud n’a néanmoins jamais pris l’ampleur d’un phénomène de société. Il ressort désormais plus de l’invective politico-littéraire que du qualificatif psychologique. Il est devenu aussi difficile de trouver un vrai salaud qu’un véritable ouvrier de l’industrie automobile à Billancourt.
Notre mal profond, à nous qui sommes désormais plongés dans le 21ème siècle, est beaucoup plus grave qu’une simple carence morale. Rien ne semble mieux décrire cette pathologie que la profonde vacuité de sens que l’on nomme idiotie. Nous raffolons du vide. Les Nuls, les Zéros, les Inconnus sont les labels vendeurs d’aujourd’hui, à la mesure des ambitions de l'époque qui n’a ni Dieu, ni Maître et bien sûr no future. Il n'est donc pas saugrenu de s’intéresser aux idiots et à l'idiotie car après l’âge du feu, ceux de pierre, du bronze et du fer, après le Moyen Age et la Renaissance, l’ère des Lumières et son extinction, nous sommes entrés dans les profondeurs des temps idiots. Faut-il faire l’éloge de l’idiot ou le combattre ? On répugne à célébrer l'idiotie, et on ne la combat pas car elle est indestructible et son règne universel. On peut cependant lui tendre un miroir, car son seul point faible est la vanité.
Qu'est-ce que l'idiotie, au juste ?
Le Philosophe, dont l'esprit surdimensionné est toujours prompt à nous inviter à l'autocritique qu'il pratique avec modération à titre personnel, professe que ce que nous ne comprenons pas nous semble idiot. Que nenni ! L'idiotie est une chose dont on voit tout à fait qu'elle est à côté de la plaque. On ne la comprend que trop bien quand on n’en est pas l’auteur ; et parfois même quand on l’a commise, tel ce personnage de H.G. Wells dans La guerre dans les airs, qui s’écrie “Quel idiot je suis, j’aurais dû leur faire rendre leurs épées !“, au moment où il comprend son erreur.
Le Sociologue, souvent tenté de battre la coulpe des autres, insinue avec mépris que la société est responsable de l'idiotie qu'elle secrète, par le manque de soin (et de crédits) qu'elle consacre à l'éducation, et à la recherche (en particulier pour la sociologie). Billevesée et coquecigrue ! L'idiotie est la chose du monde la mieux partagée. À cet égard, elle bat le bon sens à plate couture.
Le Moraliste à son tour nous invite à plus de tolérance envers l'idiot, car qui voit la paille dans l'œil du voisin ignore la poutre dans le sien...etc. Hors de question ! S'il est une sorte de dénonciation, sans doute la seule, qui ait ses lettres de noblesse, c'est bien celle de l'idiotie.
Les Médecins, enfin, enseignent que l'idiotie est une diminution notable ou une disparition de l’intelligence et des facultés affectives, sensitives et motrices accompagnées ou non de perversion des instincts. C’est là une forme légère de crétinisme, imputable à une génétique déficiente. Une bonne thérapie-génique, type remède de cheval, devrait nous libérer un jour du chromosome idiot. On ne peut les suivre ! Nous sommes tous des idiots en puissance. La nullité crasse de l'idiot est une légende urbaine. Il suffit de choisir son terrain. Les QI les plus élevés en sont capables comme les plus diplômés. Pas de panique, les imbéciles aussi.
Nous avons dit ce que l'idiotie semble et n'est pas, voyons ce qu'elle est.
Actes ou paroles qui dénotent un esprit borné, l'idiotie a ses pratiquants, les idiots.
L'idiot est un peu un sot. Dans sa Correspondance, Voltaire use de ces mots comme de presque synonymes, en rappelant le sens ancien de l’idiot qui signifiait solitaire, et lui qui n’avait pas une piètre idée de lui-même avoue en avoir été un “grand“ dans une lettre du 28 juin 1773 à M. Le jeune de la Croix. Il y a du sot dans l’idiot, mais pas seulement. A la différence du crétin dépourvu d'intelligence, ou de l’imbécile privé de capacités, il emploie ses facultés à rebours. Plus il est doué d’intelligence, plus son idiotie est énorme et pernicieuse.
On a tant répété que le "21ème siècle sera mystique ou ne sera pas" que cette phrase attribuée à André Malraux a pris figure de vérité première. Pourtant la prédiction de l'esthète au mégot, dont les cendres sont au Panthéon, sans doute prononcée avec grandiloquence, mais certainement écrite sous une forme assez voisine n’a que l’apparence du vrai. Jamais l'humanité n'a été plus matérialiste. Son consumérisme forcené rend la planète de plus en plus exiguë et ses ressources comptées. Les soubresauts de quelques énervés de Dieu, qui décapitent au nom de la religion qui leur a fait perdre la tête, ne sont que l'agitation d'un cadavre déjà mort, aussi mort qu'un gallinacé décervelé. Loin d'être une quête de spiritualité humaniste, les religions sont de nos jours des instruments de lutte sociale et politique. Tout le contraire du mysticisme.
Pour autant que son début permette d'en juger, le millénaire s'annonce plus sophiste que croyant. Les vérités sont absentes et, à qui mieux-mieux, les raisonnements spécieux tournent en rond. Sans queue ni tête, ils sont insaisissables[8]. A ce trait se reconnaît l'idiotie, car pour l'idiot, le raisonnement bancal tient lieu de conviction. Mais la raison vacille chaque fois que l'on s'abstrait du réel. Somme toute, l'idiot refuse de voir le monde tel qu'il est. Il ne le comprend pas. L’idiot est pareil à une poule qui a trouvé un couteau.
Il manque toujours une étape dans les raisonnements idiots, ou alors il y en a une de trop. Qu’il monte ou descende un escalier, l’idiot manque toujours une marche ; telle est sa marque de fabrique. Les cartoons ont leur lot d’idiots, en particulier dans les slapstics où la violence est annulée par exagération. Tom de Tom & Jerry, est toujours pris car il a omis un détail qui change tout. De même, Will Coyote qui poursuit Bip Bip le road runner, et Sylvestre perpétuelle victime de Titi, sont d’authentiques idiots. Pour différencier l’idiot du con, l’univers des tunes nous offre Daffy Duck, prototype de l’idiot berné par Bugs Bunny, et Elmer Fudd, le chasseur auquel le lapin échappe, fait une honorable figure de con. Dans la bande dessinée française, chez les Daltons, Avrell, le grand dadais, est un idiot et Jo Dalton, aussi petit que méchant, un vrai con.
La raison de l’idiot porte à faux, par esprit de système ou précipitation car le temps de réflexion est de nos jours inexistant, remplacé par un simulacre de déduction[9]. L'idiotisme se définit comme une particularité propre au génie d'une langue. De même, le génie de l'idiot n'appartient qu'à lui. Ses opinions sont foudroyantes d’absurdité. Elles laissent sans voix. Il se repaît de bribes de raisonnement glanées au hasard, car sa faim de cohérence n’est que superficielle. Une belle définition de l’idiotie est la “bêtise de l’intelligence“. Pierre Pachet en a fait le titre d’un livre dans lequel il se livre à la critique ironique d’une scène (imaginaire ?) de figurines en bois peint[10] représentant Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir refusant de serrer la main d'Arthur Koestler. Cette formule est aussi utilisée en ce sens par Belinda Cannone dans La bêtise s’améliore. En somme, l’idiotie est un travesti d’intelligence.
Les raisons de l’idiot ne sont pas impénétrables, elles relèvent de l’évidence, fausse, mais avec toutes les apparences formelles du vrai. L'idiotie est sans réplique, car l'idiot pétri de certitudes ne doute pas et n’écoute pas les autres. Le paresseux revendique la paresse, le colérique ressent l’ire qui monte en lui et le submerge, l'imbécile présent ses limites ; l'idiot n'a aucune conscience de ce qu'il est. Pis, il en a une perception inverse. Glorieuse, l'idiotie se prend volontiers pour de l’intelligence supérieure, voire du génie.
L’idiot se positionne volontiers en moralisateur, et il l’est d’autant plus que sa morale est d’origine incertaine. Philosophe, l’idiot en est au minimum professeur agrégé, car il peut tout de go conjuguer l’argument d’autorité avec la pédanterie, les deux mamelles sèches de la pensée.
Si l'idiotie était stérile, elle ne serait pas aussi dévastatrice. Son élégance est qu’elle ne mène à rien de bon et le plus souvent au pire. L’idiot est capable de foncer dans un mur en klaxonnant. Si vous tentez de l’en détourner, il accélère afin de ne pas être troublé dans ses certitudes.
Peu importe, direz-vous, l’idiot ne porte préjudice qu’à lui-même. C’est méconnaître que l'idiotie est la plus contagieuse des maladies. L’idiotie rend idiots ceux qui la côtoient. On peut aller jusqu’à affirmer que l'idiotie est une pandémie qui se propage comme une religion révélée aux idiots, et qu’à ce titre elle a vocation à régner sur le monde. Inoffensif, dites-vous ? C’est aussi ignorer que l’idiot peut occuper les plus hautes fonctions. Telles sont les deux raisons qui font de lui le nuisible par excellence.
L’une des évidences de la toxicité de l’idiotie est le fameux “idiot utile“, le useful idiot dont, durant la Guerre Froide, certains auteurs américains ont fait remonter la paternité à Lénine. Il s’agissait selon eux du qualificatif dont le fondateur du Communisme réel affublait les naïfs dépourvus de sens critique qui, au nom des principes de la libre démocratie, répandaient en Occident les idées de la propagande soviétique dont la conception démocratique se limitait à la stricte dictature du Parti. L’expression “anticommunisme primaire“, par exemple, a été dans notre pays un des signes de ralliement des idiots utiles. L’idiot utile français n’a jamais admis que l’on évoque les crimes du régime stalinien, préférant parler d’un “bilan globalement positif“, voire d’écart inévitable entre l’idéal et la réalité. Ces temps sont révolus mais confrontée à l'Islamisme politique notre société d'aujourd'hui a elle aussi sécrété ses idiots utiles.
Chacun peut dresser son propre catalogue des idioties. Notre propos est d’en réunir quelques brassées pour lesquelles le défi lancé au lecteur est de découvrir où le bât blesse. Loin de nous la tentation de prendre dans cet exercice une posture de supériorité car on est toujours, à tort ou à raison, l’idiot de quelqu’un et l’on se souviendra que, comme le dit Macbeth, la vie est une histoire vide de sens, pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot.
L'approche la plus propice de l'idiotie est celle du chasseur/cueilleur anthropologue qui tente de débusquer l’idiot dans son habitat naturel. On découvre alors l'idiot de la famille immortalisé par Jean-Paul Sartre, celui du village, puis par un saut sur lequel il faut s’expliquer, l'idiot international rendu célèbre par la publication dirigée par Jean-Edern Hallier, et patronnée à ses débuts par Simone de Beauvoir. Font défaut deux idiots intermédiaires, celui des villes et l’idiot national. La bonne pratique du chercheur/trouveur commande de tirer des enseignements des pleins mais aussi des vides dans l’objet étudié, on reviendra donc sur ces carences dans la population des idiots classiques. Mais nous n’oublierons pas les idiotes qui de Marcel Achard à Exbrayat sont ravissantes, et jamais si idiotes qu’on le dit.
L'idiot de la famille type est Gustave Flaubert, selon Sartre. Bien entendu, il ne s'agit pas du Flaubert écrivain auteur du Dictionnaire des idées reçues et autres pensées chic, de Bouvard et Pécuchet (pourtant deux beaux idiots), et de Madame Bovary, notamment. Sartre ne vise pas plus le singulier Gustave qui, loin d’être stupide, se prenait pour Emma. Il désigne l'enfant décevant qui détonne en passant à côté des évidences communes et des attentes de ses géniteurs. Il est dans sa famille comme l'idiot du village réputé pour son rire idiot et ses ronds dans l'eau. On dirait aujourd'hui qu'il est à côté de ses pompes. Sa vie est décalée. Ce qu'il fait ne sert à rien, il n'en a cure. Cet idiot si l’on décèle l’ironie du propos sartrien cultive des trésors dans son jardin secret. Mais une fois de plus, Sartre nous présente des vessies comme des lanternes car la vie intérieure de l’idiot n’est qu’un mythe.
Lorsque l'idiot quitte son village où il ne fait rien et ne pense à rien, il perd son aspect inoffensif et champêtre d'imbécile heureux. En ville, direz-vous, il n’y a pas d’idiot. On en chercherait en vain une trace dans la littérature française. Il faut aller en Russie pour rencontrer l’idiot de Fiodor Dostoïevski, un prince très urbain dont l’idiotie consiste en une bonté foncière si naïve qu’elle en fait le jouet crédule de personnages égoïstes et cruels. Bien que sujet à des crises d’épilepsie, le prince Mychkine n’est pas un déficient mental. Jules César était atteint du même mal et loin d’être un idiot. Son jugement, empreint de slavitude (sic), est simplement perturbé par un besoin d’amour qui le pousse, tel un fol-en-Christ, à s’oublier dans les autres. Ce comportement est idiot proclame Dostoïevski. On peut comprendre qu’il l’est en ce qu’il omet de prendre en compte un des éléments essentiels des ressorts humains, l’égoïsme. De fait, il est Slave, car pour ceux qui en ont l’âme, le Slave n’aime rien tant que se poser en victime expiatoire de tous les malheurs du monde. Décidément le héros de Dostoïevski n’est pas un authentique idiot, pas plus que Flaubert ne le fut.
Aucune idée ne serait plus fausse que de croire que l’idiot est né à la campagne. Chez les Athéniens, l’idiot était un citoyen qui se désintéressait de la chose publique, ne se souciant que de ses affaires privées. Un abstentionniste en quelque sorte. L’idiotie était l’état d’ignorance crasse alors que par opposition la citoyenneté incarnait une conquête de l’éducation. L'idiot n'était pas le Sophiste que Socrate taxe volontiers de mauvaise foi, mais le benêt qui avale la parole sophiste comme une vérité absolue, alors qu’il faudrait y regarder à deux fois car, ainsi que le maître de Platon démontre, elle est le fruit d'un raisonnement vicié. Les idiots étaient réputés pour leur mauvais jugement en matière politique, d’abord par désintérêt égoïste, puis par manque d’intelligence, puisque le bon sens montre que les affaires de la cité finissent toujours par peser sur tout un chacun qu’il se sente concerné ou non. En Grec ancien ίδιωτής désignait le simple conscrit par opposition à l’officier. L’idioticus latin était un ignorant, un lourdaud, un béotien, car les Romains pragmatiques avaient coutume de juger les gens non à leur rang mais à leurs actes.
Dans nos cités modernes, l’idiot n’est pas la victime d’un manque d’éducation civique, ni d’une privation d’accès à l’information, ni d’un manque de savoir. Les idiots ont des opinions politiques et ne se privent pas de les faire connaître. Ils surfent sur internet et bien qu’ils prétendent qu’on leur cache tout, ils n’ignorent rien. Ils en savent même bien plus que les autres, car à eux, on ne la fait pas. Et ce qui leur est dissimulé, ils ne l’imaginent que trop bien.
Nos amis d’outre-Manche considèrent néanmoins qu’un idiot differs from a fool (who is unwise) and an ignoramus (who is uneducated/an ignorant), neither of which refers to someone with low intelligence. Mis à part le fait qu’ils utilisent le même mot pour le renseignement, nos voisins n’envisagent pas qu’un être doté d’intelligence élevée ne l’utilise pas à bon escient. Nos idiots, et probablement les leurs, sont aptes à cette prouesse : mésuser de leur intelligence. C’est d’ailleurs ce en quoi ils sont idiots. S'ils n'avaient un côté touchant et sympathique dans leur obstination candide à se fourvoyer on pourrait qualifier les fameux "lapins crétins[11]" d'idiots. on s'en abstiendra car l'idiot ne mérite aucune empathie, sa suffisance nous l'interdit.
Il existe plus qu'une nuance entre l'idiotie et l'imbécilité. L'imbécile est inapte à l'exercice de la raison, l'idiot s'y refuse pour des motifs inconnus de lui seul.
La Psychologie qualifie cette attitude de déni de réalité. Car le monde réel déplaît à l’idiot. Pis, il ne l’intéresse pas. Le considérant comme rebelle à ses volontés, il en fait abstraction pure et simple.
Dans son périmètre protégé, son village ou sa famille, l'idiot est inoffensif. On ne lui confie jamais de charge d'importance. L'idiot des villes évolue dans un monde où l'individu n'est jamais saisi dans sa totalité. Il fait illusion, et d'autant plus que l'idiotie peut se cantonner à une partie du cerveau, celle qui ne s'accommode pas d'une réalité complexe. Les gens de bon sens ont l'esprit simple et droit qui leur permet d’assimiler le multiple, les idiots excellent à compliquer les choses les plus simples. Ils suivent des contours alambiqués, leurs perspectives sont fausses, leurs points de fuite des faux fuyants.
L'idiot des villes est un véritable fléau. Quel que soit le niveau où il sévit, il engendre des catastrophes. Et quand il se situe dans l’élite, tout en haut de l’échelle sociale, les préjudices sont majeurs.
L'idiotie ne se contente pas d'affecter les humains, elle contamine les idées et les objets. Ceux-ci s’animent alors d’une vie autonome. Plus une idée est idiote, plus elle se répand vite et loin. Plus une chose est idiote plus elle fait de dégâts. Ces lois physiologiques n'ont jamais été démontrées scientifiquement car la science se méfie de l'idiotie qu'elle préfère dénommer erreur. Ce terme est loin d'avoir l'objectivité à laquelle il prétend. L'erreur est humaine, elle accompagne toutes les entreprises, on peut la considérer comme une conséquence inévitable de l'action. L'idiotie relève d'une stratégie inconsciente dont l'erreur est partie prenante. L'idiot ne se trompe pas par hasard ou malchance, il s'organise à cet effet. Toute son énergie s'emploie à donner à l'idiotie une apparence de logique.
L'idiot international enfin cultive une certaine cécité aux évidences géopolitiques. Les intellectuels français qui font profession de gagner leur pain à la lueur de leur front ont une certaine prédilection pour l'idiotie en politique. Comment expliquer autrement qu'il s'en soit trouvé plus d'un et non des moindres pour chanter les louanges du régime nazi, encenser le stalinisme et embaumer Mao de son vivant. Certains parmi les plus brillants les ont tous adulés. Hitler, Staline, Mao, eux, n'étaient pas des idiots, l'idiotie exige une candeur mentale que l'on hésite à leur accorder. Ils avaient en revanche le don de faire reluire les idiots.
L'idiot n’est cependant pas un innocent. Bien calé sur ses certitudes, il n'a aucune d'inquiétude, le souci de la vérité ne le hante pas, puisqu’il la détient. Il enfourche le vélocipède exterminateur des évidences et tout de go fonce droit devant lui. Au bord du gouffre, l'idiot considère que le moment est venu de faire un grand pas en avant. Car l'idiot est invulnérable, tel n’est pas le moindre aspect de son exception culturelle.
Il est une manière d’adoucir le propos s’agissant de l’idiot, et, c’est en l’aggravant. Ainsi le “bougre d’idiot“ échappe aux accusations d’abord de bougrerie, sodomie dont on a dans le passé médiéval accusé les Bulgares, ensuite d’hérésie bogomile dont ils étaient suspects et enfin en partie à celle d’idiotie congénitale à laquelle appartient l’espèce d’idiot. Grâce à l’hyperbole qui en dit trop pour signifier moins, le bougre d’idiot jouit d’un préjugé favorable ; son idiotie n’est que légère, accidentelle, excusable.
On ne peut clore ce portrait-robot de l’idiot sans visiter le cyber-idiot. Ne parlons pas du nerd ou du geek, leur addiction est un vice de doux dingues. L’idiot qui fleurit sur le Net se définit par sa quantité. Il ne serait rien sans son nombre. Un mouton chez Panurge reste un mouton, l’internaute idiot qui est avant tout un follower s’épanouit dans une solitude dupliquée à l’infini. Plus la quantité de suiveurs est grande, mieux chacun se sent, et plus il est idiot. Il rejoint le simple soldat, chair à canon à qui l’on ne demande aucune habileté, seulement celle de faire nombre. Sans le follower, les réseaux sociaux qui sont l’alpha et l’oméga des idiots médiatiques ne seraient rien.
Sur internet, l’idiot se laisse imposer des idées et des produits qu’aucun bonimenteur en chair et en os ne lui vendrait.
Tous les idiots du Net ne sont pas passifs. Certains s’expriment. Ils y vont comme on va aux lieux d'aisance, sans pudeur aucune. Puisque l’on est seul devant son écran, on peut y décharger tout à son aise. Le clavier ne refuse rien. L’anonymat, même relatif permet toutes les déjections. A lire les dégueulis que touite le petit oiseau moqueur on peine à croire que la plupart de ses cui-cui n’ont pas été inspirés par de purs idiots. Alors que dans les bouteilles que les naufragés confient à la mer, il y a toujours un mot d’espoir, l’internaute idiot se moque d’être lu. Il veut évacuer son trop plein de bile, et quand il la vomit, c’est à vomir.
Au chanteur, le dernier mot. Dans son Âge idiot Jacques Brel visite les idiots de vingt ans qui “croient se laver le cœur rien qu’en se lavant les mains“, ceux de trente ans qui “offrent à Dieu des bonnets d’âne“, et ceux de soixante dont “le ventre ventripote“. L’idiotie, d’après Brel, ce sont les casernes où selon les âges on dort, qu’on regrette, et qui enfin, croit-on, protègent. Somme toute, elle accompagne au long de la vie, et se manifeste à chaque fois que l’on se trompe. L’âge idiot ne cesse qu’à “l’âge d’or“ qui vient “quand on meurt“, chante le poète dont la lucidité frôle la neurasthénie.
Dans de futurs articles nos pérégrinations au royaume de l’idiotie commenceront par la visite des vestibules, éléments de langage et rudiments de vocabulaire, puis viendront les comportements et opinions qu’ils induisent. Dans les dédales du pouvoir on observera ses méfaits dans le monde politique, celui des médias et des économistes, avant de changer d’angle de vue pour ouvrir le journal intime d’un idiot. De ce poste avancé on poussera plus avant dans les champs philosophiques et métaphysiques de la religion jusqu’aux sommets de l’humanisme idiot, des droits-de-l’hommisme, du transhumanisme et autres lubies des intellos. Un tel tour d’horizon ne serait pas fair-play sans l’examen des idioties qui fleurissent au-delà des frontières de l’hexagone.
Pourquoi s'intéresser aux errances des idiots et de l'idiotie ? On les dits incurables. C’est possible, mais on ne peut rester inerte devant la pandémie. Et au fond il n’est pas interdit d’essayer d’en tirer parti et à tout le moins de tenter d’en faire son miel. A nous de découvrir en chaque idiot un sage qui sommeille et ne demande qu'à être réveillé, de débusquer derrière le discours idiot une parole de vérité qui se profile, et sous chaque mot, dans tout comportement idiots le trésor de pertinence qui y est enfoui et contrarié.
A suivre ....
Notes
[1] Molière acte IV, scène 3.
[2] “Le sot qui se tait passe pour sage“ Cervantès, Le petit-fils de Sancho Panza 1613.
[3] Simon de Bignicourt (1755), Chauvot de Beauchêne (1918), Hypolite de Livry (1808), La Rochefoucauld (1665)
[4] “Le sot est un imbécile dont on voit l’orgueil à travers les trous de son intelligence“. Victor Hugo Faits et Croyances 1840.
[5] La Rochefoucauld, Maximes, P 2 – N° 309, 1665.
[6] Pensées, Blaise Pascal.
[7] Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement, Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière, 1965.
[8] Voir : Jean-Edern Hallier, l’idiot insaisissable de Jean-Claude Lamy.
[9] La déduction est un mode logique dans lequel : si la règle est valide et si les prémisses sont vraies, la conclusion est vraie. L’idiot pèche toujours par un de ces éléments. Ses convictions sont hâtives, ou de mauvaise foi ou partiales.
[10] Une œuvre de Jean-Louis Faure.
[11] Personnages de jeu vidéo créés par Ubisoft.