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L’humanisme d’aujourd’hui et pour demain

  • Photo du rédacteur: André Touboul
    André Touboul
  • 11 déc. 2017
  • 9 min de lecture

L’importance du fait religieux est le lieu commun le plus fréquenté par ceux qui s’emploient à commenter les causes du désarroi idéologique de ce début de siècle, et à en découvrir des solutions. Ces maîtres à penser ne manquent que rarement d’invoquer les mânes prophétiques d’André Malraux, au demeurant apocryphes, qui aurait déclaré “le 21ème siècle sera mystique ou ne sera pas“.


Nos observateurs avisés revisitent derechef les décombres du mur de Berlin où les cendres du matérialisme historique sont encore fumantes et bien entendu ils ne se privent jamais d’agiter les épouvantails du djihad pour établir sans réplique que la religion serait un fait majeur de notre époque, et, par voie de conséquence, serait la seule voie qui resterait ouverte pour s’affranchir du désordre moral ambiant, la seule planche de salut, en quelque sorte.


Ces démonstrations lumineuses ne sont pas convaincantes. S’il est vrai que l’idéologie dominante du vingtième siècle, le marxisme, matérialiste et collectiviste, ne répond plus aux interrogations du Monde d’aujourd’hui, il est loin d’être établi que les religions y parviennent de manière plus pertinente.


Tout d’abord, les religions dans leur aspect spirituel n’ont pas cet objet. Elles s’adressent au métaphysique, alors que notre Monde est dominé par la physique. Prétendre redonner du sens au matérialisme en le prenant à contrepied est sans avenir, sinon celui de revenir à un passé de rituels dépassés. En tant que rites sociaux, d’autre part, les religions sont d’une diversité et d’une variabilité qui contredisent l’aspiration à l’universel des habitants d’une planète de plus en plus rétrécie.


Contrairement à ce que beaucoup prétendent, nous n’assistons pas à un retour en force des religions. Les fondamentalistes religieux sont de fait très minoritaires, et c’est cette incapacité à emporter l’adhésion qui explique leur violence. Il est assez clair qu’ils tentent de terroriser d’abord les incroyants de leur propre culture. Combattre les mécréants d’Occident n’est pour eux qu’une opération collatérale.


Si l’on met à part l’usage politique de l’Islam, les pratiques religieuses sont très en recul. Leur faiblesse se manifeste dans les tentations œcuméniques. La foi religieuse est une croyance de vérité, et qu’on le veuille ou non il ne peut y avoir des vérités alternatives… sauf à accepter une modération dans les convictions. Ainsi que ce soient par les fous ou les mous de Dieu les religions ne démontrent que leur régression.


Sans être désobligeant vis à vis de quelque croyance que ce soit, on doit reconnaître que les religions sont une culture du passé, et non une découverte de notre temps. Il est paradoxal d’y rechercher les réponses aux défis du présent et plus encore à ceux du futur.


Sans doute devrait-on cesser d’interroger le divin décidément aux abonnés absents, pour se tourner vers un humanisme du troisième millénaire. Oui, pourquoi se contenter du prochain siècle, le précédent humanisme n’a-t-il pas plongé ses racines dans les terreurs de l’an Mil.


L’urgence à définir les contours d’un nouvel humanisme est d’autant plus pressante que le précédent paraît à bout de souffle et que se profilent les dangers d’un mouvement transhumaniste qui n’est rien d’autre qu’une dénégation de l’humain, sous couleur de dépassement de notre condition de mortels qui souffrent.


L’humanisme désigne toute pensée qui met au premier plan le développement des qualités essentielles de l'être humain. Celui qui a éclos lors des Renaissances et s’épanouir dans le feu d’artifice des Lumières, était fondé sur le dogme selon lequel le savoir serait la garantie de la qualité humaine. Les Grecs n’avaient-ils pas un seul mot σοφία (sophia) pour sagesse et savoir. L’enthousiasme était tel que l’avertissement de François Rabelais, “science sans conscience n’est que ruine de l’âme“ était parole dans le désert.


La croyance aveugle dans les vertus de la science a atteint son point critique avec le mouvement transhumaniste qui promet d’augmenter la réalité humaine jusqu’à l’immortalité, en passant par l’eugénisme contenu dans les biotechnologies et le génie génétique, et le mécano chirurgical des greffes en tout genre. Il est temps de consulter les oracles pour faire émerger une vision de l’humanité qui permette d’espérer échapper à ces monstruosités.


Une idéologie ne naît pas par génération spontanée, elle s’infuse par lambeaux dans les esprits bien avant d’être identifiée. On ne peut faire l’économie d’un état des lieux.


L’humanisme est, et a toujours été, un individualisme. La primauté donnée au collectif par le siècle écoulé recule devant l’aspiration de chaque individu à se réaliser. Mais les modalités de cette individualisation ont changé. L’individu de nos jours ne s’accomplit plus par la connaissance, il le fait par la consommation. Si l’on peut échanger des idées avec fruit, les biens que l’on consomme sont acquis et détruits par une opération individuelle par nature solitaire. On peut à cet égard réfléchir aux rites des repas qui sont de moins en moins des moments collectifs.


Les droits de l’homme, autre revendication du moment, sont aussi par définition individuels, même quand la liberté d’expression passe par des médias collectifs, elle consiste à exprimer des singularités. La liberté politique se pratique dans l’isoloir. Même s’il témoigne parfois d’un panurgisme consternant, dans la liberté d’aujourd’hui, c’est l’individu qui a le choix d’aller et venir. Et il en est de même sur le Net.


L’homme de maintenant est vu non seulement comme le sommet de la création, mais placé au-dessus d’un hypothétique Créateur, il est l’alpha et l’oméga. L’homme de ce siècle est son propre créateur. Il a renoncé au savoir encyclopédique. Pic de la Mirandole est mort, son cadavre vert-de-gris ne bouge plus. En revanche, le citoyen du Monde veut avoir accès à tout. Transparence, information en temps réel, telles sont les exigences néo-humanistes.


Plus que jamais, l’homme est triomphant, l’Univers lui appartient. Son royaume ne se limite plus à la Terre flanquée de son satellite. Il est persuadé de pouvoir conquérir les galaxies, et assuré d’y parvenir un jour prochain.


Il y a aussi l’humanité augmentée. Ses progrès se font grâce aux machines. Mais, l’individu s’en méfie. Ces monstres froids menacent d’échapper à tout contrôle et de se retourner contre leur créateur. En effet, il existe une technologie plus sournoise et dangereuse pour l’espèce que les déflagrations atomiques, c’est la révolution génétique. L’implosion de l’humanité. L’humaniste, s’il veut parvenir à la fin de ce millénaire, doit se garder de devenir lui-même un OGM.


Et l’éthique. On a créé des Comités pour cela. C’est dire que l’évidence n’est pas au rendez-vous. L’éthique humaniste recherche dans tout comportement, toute conduite à préserver l’humain. Préserver l’humain ? L’humaniste de la Renaissance voulait y accéder ! Entre temps se sont abattus sur lui le collectif puis le quantitatif, ces modes de penser l’ont fait renoncer à une amélioration individuelle. L’unique augmentation qu’il puisse espérer passe par les machines, prothèses mécaniques de la force, et désormais de l’intellect.


Le seul domaine dans lequel l’humain reste pour le moment sans rival est la morale. Il reste encore le maître du bien et du mal. Mais pour combien de temps. Bientôt les statistiques lui dicteront ses valeurs. Elles le font déjà en partie. Les faits dits de société sont des mœurs légitimées par leur pratique généralisée. Mais justement, l’humanisme consiste à résister à cette dictature du nombre.


Préserver, résister... l’humanisme serait-il condamné à n’être qu’une nostalgie ? Que nenni ! L’humanisme est un projet, et d’ailleurs le seul qui vaille.


Quel pourrait être ce projet ?


L’homme idéal. Celui qui se rapproche de son “sur-moi“, et s’éloigne de son “ça“ ? L’ange qui prend le pas sur la bête. Peut-être. C’est ainsi que Montaigne, Erasme et bien d’autres humanistes voyaient la marche vers la perfection. Mais, aujourd’hui, l’idéal est plus certainement celui qui réconcilie le “je“ et le “moi“. Celui qui « fait » et celui qui « est ». Déclarer la paix à soi-même, et surtout y parvenir. Mais accorder sa conduite à son être, n’est pas toujours agir bien pour autrui. L’humanisme n’est pas un altruisme. L’autre est une condition d’existence du “moi“, il n’en est pas la finalité.


Si l’on admet que l’humanisme est une fabrique de valeurs qui se construisent autour de l’identification de soi, il est une source de morale universelle, et même la seule. En effet, l’identité est une quête commune à tous les humains. Ce qu’ils poursuivent tous et chacun de leur naissance, et peut-être avant, jusqu’à leur mort.


L’écologie. L’homme du prochain millénaire sera responsable. On peut espérer que son niveau moral sera tel qu’il ne sera pas nécessaire de le contraindre à prendre soin. Prendre soin de sa planète, de ses voisins, de lui-même. Pensons -y, nos valeurs morales les plus profondes nous les puisons dans notre environnement immédiat. Celui qui nous sert à nous identifier. Une voie de perfectionnement de l’humain est d’élargir la zone de l’environnement pertinent,


L’amour. Le terme est ambigu. Faire l’amour est une activité gymnique, au mieux, et le plus souvent un acte de consommation de l’autre. Ne pas le confondre avec l’amour du prochain, platonique et pas socratique bien entendu. Ce qui reste de la religion chrétienne est aujourd’hui cette sorte d’amour. C’est à la fois beaucoup, voire trop et aussi très peu. Une religion ne peut se résumer à un seul principe si élevé soit-il. Elle a besoin de répondre à tous les accidents de la vie. C’est beaucoup demander que de n’avoir pour seule conduite quoi qu’il arrive, l’amour du prochain. C’est irréaliste, et peut être pas l’idéal. Pensons à l’idiot de Fiodor Dostoïevski qui a force de bonté crédule devient un parfait pigeon.

Mais au fond, quand on s’oublie dans l’autre, existe-t-on encore ? Au demeurant, la primauté d’autrui pose un problème logique. Cette priorité n’est pas réversible. Si je m’oublie et m’efface devant l’autre et que l’autre fait de même, il n’y a plus personne.

Il y a, en outre, quelque chose d’invasif dans l’amour. C’est une forme de possession. Une intrusion dans l’intimité de l’autre. Une domination aussi. L’autre n’existe que par rapport à soi. De fait, l’amour d’autrui est de l’amour propre. C’est moi que j’aime à travers mon semblable.

Le respect d’autrui serait sans doute plus pertinent que l’amour. L’humanisme n’exige pas l’amour, il se contente du respect de soi-même dont celui d’autrui est la conséquence immédiate.


On en revient toujours à l’identification, le moteur essentiel de l’humain. Qui suis-je ? Toutes les autres questions en découlent. Elle commande mon intérêt pour l’autre, pour mes origines et mes interrogations sur mon futur.


Et Dieu dans tout ça ? Aurait dit le sieur Jacques Chancel. Désolé, dans le Monde tel qu’il va, il ne pèse pas lourd. Son éternité n’impressionne plus. Sa toute-puissance est mise en balance avec sa bonté ou sa miséricorde. On ne croit plus sérieusement que Dieu ait créé le Monde, et certainement pas en sept jours. Ceci conduit à s’interroger sur ce que pourrait signifier la Genèse. Si, à la place de Dieu (Elohim, en hébreux, étrange pluriel pour un être unique), on écrit l’Esprit, il peut s’agir de la création du Monde par notre esprit. La description de la manière, étrange et non chronologique, dont le Monde s’organise pour nous depuis notre état de fœtus jusqu’à l’apparition de notre “je“. Quand devant le Buisson ardant, Moïse demande “qui est-tu“, la réponse vient surprenante “je suis celui qui est“. On sait quelles conjectures cette réponse a suscité. Elle n’est pas mystérieuse, si au lieu de désigner un être, soit-il suprême, elle indique la faculté de connaître la réalité, cette vérité qui dont nous tirons nos certitudes et nos lois. Dieu, ce n’est pas l’homme, mais son esprit. C’est lui qui ordonne l’Univers. C’est lui qui accorde sa vérité au réel. L’esprit n’est pas un instrument de pensée, il est nous, il est notre pensée.


Ainsi l’humanisme du millénaire qui vient aura pour valeur suprême ce minuscule élément impondérable, mais aussi immense, que l’on nomme l’esprit ou que l’on désigne par ce mot un peu désuet : l’âme. L’âme ne se dénombre pas, elle ne se photographie pas, elle ne se mesure pas, mais c’est elle qui fait défaut à toute machine pour se demander qui elle est.


Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue” disait Socrate, qui conseillait aussi “connais-toi toi-même !” La recherche dont parle le vieux Grec est orientée vers un savoir général, et la connaissance de soi qu’il prône est une prise de conscience de son être intérieur. Les deux piliers de la sagesse antique.


La curiosité pour laquelle nul n’a besoin de l’encouragement d’un philosophe est celle qui nous pousse à découvrir ce que nous sommes. Qui suis-je ? Et même d’abord, “que suis-je ?”. Cette interrogation primale est intrinsèque à la construction de l’esprit de chaque humain et ne disparaît qu’avec lui. Elle est la source de toutes nos certitudes et de toutes nos valeurs les plus hautes.


J’en parlais justement il y a quelques temps avec mon chien qui est d’une très grande intelligence et d’un excellent conseil. “Je m’étonne, me confiait-il, que tu (moi) t’interroges sans cesse sur ce que tu es. Voilà bien une activité inutile. Moi, je suis moi, c’est tout, et ne m’en porte pas plus mal“. Ma réponse l’a, je m’en souviens, laissé sans voix. “Précisément, mon vieil et meilleur ami, c’est que je ne connais pas ce moi que je suis. A chaque pas, chaque rencontre, je le découvre, et quand je regarde en arrière, je vois bien que cette découverte, c’est moi, et que je ne suis rien d’autre“.


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