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Moi, cet inconnu.

  • Photo du rédacteur: André Touboul
    André Touboul
  • 10 févr. 2018
  • 5 min de lecture

Tout le sens de la vie est de découvrir ce que l’on est, puis une fois convaincu que l’on est entré dans cette sorte d’être que l’on nomme espèce humaine, il s’agit de savoir qui l'on est. Comment s'y prendre, sans se méprendre, ni devenir un autre ? Faut-il regarder derrière soi, faire appel à ses souvenirs ? S'observer en permanence ? Se projeter dans le futur ? On peut tenter d’y répondre, mais il faut d'abord savoir qui est ce "on" ? Est-il “Je“ ou “Moi“ ?


La différence ne saute pas aux yeux puisque de prime abord "je suis évidemment moi". Elle est pourtant essentielle, car à y regarder de plus près et malgré l'apparence paradoxale de cet énoncé : “je“ n'est pas “moi“, pas tout à fait, et même pas du tout.


La distance entre "je" et "moi" est une particularité que l'on a toute raison de réserver l’humain. On peut la décrire comme la présence à soi. Sa disparition ou son extension jusqu'à la rupture ont des conséquences majeures sur notre personnalité.


Nous sommes spectateurs de nous-mêmes, avec un certain recul. Si ce retrait disparaît, on perd tout contrôle. Vue de trop loin, la personne que nous sommes est indistincte, et nous perdons la conscience de nos actes. Il existe des pathologies correspondant à ces situations, mais cette distance à soi est normalement variable selon les moments de la vie.


Cet écart n'est pas uniquement spatial, il a y aussi et surtout un lien fonctionnel entre "je" et "moi". Le "je" agit, le "moi" est.


Au-delà de la question grammaticale, où "moi" n'est utilisé comme sujet que par exception (avant un infinitif : moi vouloir toi) dans des tours de langue particuliers, le "je" est le sujet par excellence, c'est à dire lié au verbe donc à l'action.


À travers ses actions le "je" contribue à construire le "moi", en coaction avec les aléas de la vie.


La philosophie conçoit le "moi" comme une identité personnelle, synchronique caractérisant l'individu par rapport aux autres et diachronique qui est le "soi" qui demeure le même à travers le temps.


Cette définition n'est pas satisfaisante. Bien entendu le "moi" me différencie de l'autrui. Il m'individualise. Le moi diachronique bénéficie d'une continuité d'être, mais ne reste pas inchangé, bien au contraire, chaque expérience le modifie.


Nous avons l'impression de découvrir qui nous sommes à travers les accidents de la vie, mais ce sont ces épreuves qui bâtissent le "moi".


On ne peut se limiter à distinguer le “moi corporel“ expression de la singularité du moi narratif de type autobiographique. En effet, le "moi" ne se contente pas de rendre compte. C’est-à-dire à se raconter avec plus ou moins d'objectivité le "je" agissant, il change dans sa propre consistance. En se voyant faire, le "moi" évolue. Il ne se contente pas de se commenter, il se crée. Le succès comme l’échec font du "moi" un autre.


Personne ne voit vraiment le "moi", il est intime, discret, dissimulé derrière une façade sociale. On me connaît par ce que je fais, ce que je dis. Le “je “ est un acteur qui interprète un “moi“ de façade. Car il est imprudent de révéler son "moi", c'est se mette à nu, fendre l'armure, comme on-disait au temps des Croisades, quand l'armure est fendue le cavalier est en danger.

Si "Je" dit je suis timide. C'est le "moi" qui se sent menacé et se met à l'abri. Si "Je" me mets en avant, je le fais par protection du “moi“.


"Je" fais des sottises, et c'est "moi" qui en supporte les conséquences. "Moi" n’est responsable de rien mais comptable de tout. C'est "moi" qui doit répondre devant les juges. Mais invariablement, c'est "je" qui le fait et pas toujours comme "moi" je l'aurai voulu. On devrait juger le “je“ et non le “moi“ car ce dernier ne fait que subir les impédimentas de la vie et les actions du “je“.


"Moi" tire aussi gloire des exploits de "je". Cette satisfaction est intérieure, ma jubilation s'extériorise par les exclamations du "je". "Moi, je" disent les enfants mal élevés, égocentrés. Na ! Ce n'est pas un pléonasme, ils affirment la réunion de leur personne qui ne s'est pas encore tout à fait différenciée.


Le "moi" implique le "toi" et le "il".

Par toutes mes actions, je m'identifie. C'est à dire que je m'assimile au "toi", je m’en rapproche, et m'en différencie quand il devient "il". Dans le “il“ on ne trouve pas de différence entre celui qui est et celui qui fait. Il est trop loin de nous.

Le "Je" a des droits, le "moi" a des devoirs. Cette spécialisation explique l'absence de lien entre droits et devoirs. Les droits sont revendiqués sans égards pour les devoirs qui les sous-tendent.


La société est responsable en partie de ce que nous sommes, de notre “moi“, l'individu agissant, notre “je“ ne se sent comptable de rien, il néglige les conséquences puisque ce n’est pas à lui qu’elles vont préjudicier. C'est la suprématie du "je" sur le "moi".


La psychanalyse nous apprend qu'il existe un "sur-moi", on chercherait vainement un "sur-je".

"Je" ne se conforme à aucun modèle, il se présente comme l'expression totale et fidèle du "moi", son représentant exclusif. Il ne l'est pas car j'ignore qui est réellement ce "moi" au nom de qui je parle et j’agis.


Le "moi", que tant de philosophes confondent avec le "je", est aussi en partie la narration de soi.

Le "je" n'a pas d'ego. Descartes aurait dû dire : "moi pense donc moi est", cela aurait été se prendre comme objet et non comme sujet. Or, pour chacun de nous, notre personne est un objet. L'objet de notre curiosité, de nos inquiétudes.


Le "je" qui selon Arthur Rimbaud est un autre, est au sens grammatical le sujet qui fait et qui ressent. J'ai faim, j'ai froid, je mange et je dors. Dans toutes ces actions le "moi" est un objet, objet de la faim, du froid, de l’action de manger et dormir.


L'homme est spectateur de son moi, c'est sans doute ce qui le distancie des animaux qui font mais ne sont pas pour eux-mêmes.


Le "moi" est un château fort assiégé par le monde extérieur. Cette citadelle, dont Bettelheim a fait justice de l'apparence de vide, est close chez les autistes car elle se sent menacée sans raison. Les communications sont coupées pour protéger le "moi" qui refuse de se compromettre par crainte de ne pouvoir s'adapter.


L'adaptation n'est pas l'affaire du "je". Bien au contraire, le “je“ est l'instrument de transformation du monde.


Tout ceci exposé, il apparaît que notre “je“ n’est qu’un acteur qui ne nous personnalise pas. Celui que nous cherchons toujours et encore à rencontrer est notre “moi“. Or, celui-ci nous échappe. Nous avons beau l’observer, il fuit notre regard. Parfois, nous croyons l’avoir aperçu dans quelque action d’éclat, mais à y regarder de près ce sont les circonstances qui paraissent avoir prédominé. Nous refusons aussi d’admettre que c’est notre “moi“ qui a mal agi. Ainsi va la vie, nous recherchons quelqu’un que nous refusons de voir, espérant sans cesse qu’il sera tel que nous l’imaginons.


Contrairement à ce que dit la psychanalyse, ce “moi“ fantasmé n’est pas un “sur-moi“, archétype de la perfection, car nous ne savons pas réellement ce qu’est la perfection. Il est la somme de toutes nos peurs, de tous nos désirs, et de tout ce qu’au fond nous sommes convaincus de ne pas être.


“Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue” disait Socrate, qui conseillait aussi “connais-toi toi-même !” La recherche dont parle le vieux Grec est orientée vers un savoir général, et la connaissance de soi qu’il prône est une prise de conscience de son être intérieur. Les deux piliers de la sagesse antique.


La curiosité pour laquelle nul n’a besoin de l’encouragement d’un philosophe est celle qui nous pousse à découvrir ce que nous sommes. Qui suis-je ? Et même d’abord, “que suis-je?”. Cette interrogation primale est intrinsèque à la construction de l’esprit de chaque humain et ne disparaît qu’avec lui. Elle est la source de toutes nos certitudes et de toutes nos valeurs.






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