Guerre ou paix ? OTAN en emporte le vent…
- André Touboul
- 25 févr.
- 6 min de lecture

Notre époque est un mélange entre Léon Tolstoi et Margaret Mitchell, la guerre en Europe et celle de sécession aux Etats-Unis.
Sur le vieux continent, la Russie est au coeur d’un jeu où se joue l’avenir du vieux continent, dans le Nouveau Monde la fracture est interne à la démocratie américaine. Dans les deux cas, ce sont des conflits de civilisation.
Pour la première fois depuis des siècles, la Russie est l’agresseur. Il faut comprendre pourquoi.
Quelques chiffres. La Fédération de Russie est, de loin, l’État le plus étendu du monde, elle couvre plus de 17 millions de kilomètres carrés. Sa population de 146 millions d’habitants, présente une densité de 8,4 habitants au kilomètre carré, contre 36,3 aux Etats-Unis, et 114 dans l’Union Européenne. Les Russes slaves ne forment que 70% de la population de la fédération, dont la population totale diminue. Le taux de fécondité est de 1,7 alors que l’on sait que le renouvellement de la population n’est assuré qu’au niveau de 2. Dans la décennie 2010/2020 le nombre de Russes a diminué de 5,4 millions. On peut dire que son pronostic vital est engagé.
Cette situation démographique de la Russie a pour conséquence une immense difficulté de maitrise d’une géographie gigantesque. Celle-ci a induit une fatalité politique pour le peuple russe qui a toujours dû être soumis à un régime autoritaire, seul en mesure de contrôler de telles étendues. Le tsarisme a, sans doute, été la plus tyrannique et brutale des monarchies. Le régime soviétique tenait le pays d’une main de fer. Et, après une parenthèse Eltsine de 8 ans, où le pays n’a fait de la démocratie que l’expérience de la pagaille mafieuse, ce fut avec Vladimir Poutine, un retour à une autocratie stricte.
Le défi principal, sinon unique, de la Russie, qui dispose de richesses naturelles colossales, est, plus que jamais, démographique. Ce n’est certes pas la faim de territoires, ni celle de ressources naturelles qui la poussent à s’étendre vers l’ouest. En vérité, c’est, pour le Kremlin, le réservoir de population slave qui motive son désir d’expansion vers l’Europe. Cette politique se heurte au tropisme qu’exerce l’Union Européenne sur la ceinture des Etats slaves qui la sépare de la Russie.
Avec énergie, et depuis le début du siècle, Moscou s’oppose à la candidature de la Serbie d’entrée dans l’UE. La concurrence d’attractivité avec l’UE s’exerce aussi en Géorgie, Moldavie, et elle explique l’invasion de l’Ukraine, bien plus que la menace invoquée de l’OTAN, que Poutine (et curieusement le Pape François ?) entendait « aboyer », bien qu’en Occident l’on s’accordait à en constater la « mort cérébrale ».
Contrairement à une idée reçue, « Slave », n’est pas un dérivé du mot « esclave », ce terme autodésignait les peuples qui parlent la « langue glorieuse » (slavo/parole, slava /gloire) par opposition aux Germains qui, pour eux, baragouinaient. Comme pour le latin et les langues latines, les langues slaves comportent plusieurs branches. Le prétexte des Russes pour intervenir dans le Dombas, et ailleurs, est la défense des russophones, supposés opprimés.
Le réservoir humain que représente le “monde slave” (2OO millions, en plus des Russes, en Europe) fait rêver Vladimir Poutine, qui a usé et use de tous les moyens, dont la guerre hybride ou classique et la corruption, pour le conquérir. En ce sens, son “opération spéciale” est un échec cinglant et probablement définitif. Il s’attendait à entrer dans Kiev sous les hourras de ses frères slaves, ou, au moins, dans un silence respectueux imposé par ses blindés, comme du temps « béni » de l’URSS ; il s’est fait des Ukrainiens de mortels ennemis. Ceux-ci se sont précipités, instinctivement, dans les bras de l’Union Européenne. L’autre défaite de Poutine est le réarmement massif de la Pologne que l’on classe aussi dans le monde slave.
La rugosité de Donald Trump, Président d’une Amérique qui a tout intérêt à disjoindre la Russie de la Chine, devrait réveiller les Européens dont la culture pacifique est le ciment de leur union, et les convaincre que la stratégie slave de la Russie passe par l’éclatement de l’UE. Ainsi, dans le sort de l’Ukraine, c’est l’avenir de l’Union Européenne qui est en question.
Paradoxalement, le Royaume Uni vient à sa rescousse, et se découvre faire partie du continent européen. “Notre continent” déclare Keir Starmer promettant d’envoyer ses « troupes au sol », pour garantir la sécurité de l’Ukraine.
Les médias sonnent le tocsin. Après avoir, depuis 2022, dit et répété que la guerre en Ukraine ne pouvait se terminer que par un accord entre Russes et Américains, ils hurlent à la trahison, quand ceux-ci se rencontrent. Bien entendu, les Européens ont raison de rappeler que rien ne peut être conclu sans eux, et sans les Ukrainiens.
L’aspect positif de la douche froide, administrée par Trump, semble qu’ils aient compris que les dividendes de la paix devaient être d’urgence réinvestis dans une économie de défense.
Le Kremlin aurait grand tort de croire qu’il lui suffira de s’entendre avec Washington. La chose est possible pour un cesser-le-feu. Mais la paix est une autre chose. Le premier et plus naturel partenaire économique de la Russie, c’est l’Europe. Tant que celle-ci restera fâchée, la Fédération de Poutine sera isolée et sans perspective d’avenir. Son économie est complémentaire de celle de l’Union Européenne, et bien peu avec les Etats-Unis qui sont plutôt ses concurrents sur le plan majeur des exportations d’énergie.
Si la paix de Trump peut avoir une vertu, c’est de fournir à Poutine une porte de sortie de l’aventure ukrainienne, la tête haute. On ne sait, cependant, si les tensions nationalistes s’apaisant, les Russes lui pardonneront le coût humain pharamineux de quelques arpents de terre. Les régimes autoritaires ont ceci de particulier que l’on ne sait jamais ce que réserve leur eau qui dort.
La seule conjonction d’intérêt entre les Etats-Unis et la Russie est dans l’affaiblissement de l’Union Européenne.
Les Russes n’ont pas la prétention de conquérir l’Europe dans sa totalité, mais ils ont pour objectif de casser la séduction démocratique de l’UE pour les pays Slaves. Quant aux Américains, il s’agit de limiter une concurrence économique qui se traduit par un déficit commercial profond, et des déboires comme ceux de Boeing face à Airbus. Cependant, les USA n’ont aucun intérêt à rendre l’empire russe maitre de tout le continent. Une Europe désorganisée suffit pour Washington… mais pas plus. La Russie n’est pas un marché, alors que l’Europe est un débouché stratégique solvable pour le commerce américain.
Avec une immense naïveté, certains européens commencent à compter les jours qui les séparent du départ de Trump. Ils se fourvoient, car le trumpisme ne disparaîtra pas avec la fin de sa présidence, simplement parce que le Président cow-boy ne fait qu’expliciter une politique que ses prédécesseurs Obama et Biden menaient plus poliment. C’est l’éloge de la vaseline que d’être nostalgique de leur discours lénifiant. La réalité est que profiter sans bourse délier du parapluie américain devait cesser un jour ou l’autre.
Ce que signifie Trump, c’est que ce jour est venu.
On doit reprocher aux dirigeants et communicants européens de ne pas avoir préparé les esprits à cette évidence, et, comble de l’incompétence, d’avoir entretenu l’illusion que l’on allait pouvoir indéfiniment distribuer du pouvoir d’achat, sans travailler plus, alors que l’ours russe faisait ses griffes sur la Georgie et l’Ukraine.
Certes, Macron a parlé d’économie de guerre, de troupes au sol, mais sans savoir convaincre qui que ce soit. Au contraire, son impopularité et ses maladresses ont décrédibilisé ce discours lucide.
La méthode Trump de tout ramener à l’argument monétaire, à fois instrument et finalité, réserve cependant quelques déconvenues aux Etats-Unis.
En effet, d’une part, l’économie US devra absorber la hausse des prix résultant de droits de douane excessifs, qui sont le lot des pays fragiles dont le protectionnisme n’a jamais assuré la prospérité.
D’autre part, ce discours nouveau favorise la prise de conscience de ce qu’aucune alliance ne tient sur les principes d’attachement commun à la démocratie.
Dans le monde de Poutine, c’est la menace nucléaire qui est la raison ultime, dans celui de Trump, c’est le tiroir caisse. La démocratie et ses principes ne comptent plus pour rien, et ne valent pas que l’on se batte pour eux.
L’abandon de l’Ukraine aura pour conséquence fatale et rapide une réunion de Taïwan à la Chine, sans qu’il soit besoin à celle-ci de faire usage de la force. En effet, les Formosans n’ayant plus aucune confiance dans l’engagement américain, ni surtout de principes de démocratie à défendre, préféreront une conversion par soumission douce au régime de Pékin qui cueillera l’île comme un fruit mûr. Ils négocieront leur industrie électronique, contre une dose de liberté, même si celle-ci est homéopathique, et provisoire. Le sort du peuple ukrainien et ses milliers de sacrifiés pour rien, leur serviront de leçon, et il est douteux qu’un héros comme Zelensky se lève à Taïwan pour sauver l’honneur d’un peuple.
Mais peut-être cela vaudra-t-il mieux qu’une guerre entre Chinois et Américains, qui serait inévitablement la troisième, et ultime, guerre mondiale
Einstein aurait dit : "J'ignore quelle sera l'arme de la 3ème guerre mondiale, mais je connais celle de la 4ème: la hache de pierre."