L’alternative
- André Touboul
- 21 févr.
- 7 min de lecture

Les concepts fondamentaux comme la liberté, la démocratie, l’humanisme sont en question.
Il y a deux manières de les aborder selon la manière dont ils acquièrent leur légitimité. Ou bien, l’élan leur est donné de haut en bas, ou bien, il est remontant.
Ou bien …
L’élite, qui a pour fonction de diriger, profite de ce positionnement pour décider en toutes matières à son idée. Elle déclare ce qu’il est bien ou mal, opportun ou non, elle donne son contenu à la culture, la morale, la politique, et l’économie qui en est la résultante.
L’élite ne doute pas qu’elle fera le bonheur du peuple, c’est à dire la somme des bonheurs individuels et collectifs tels qu’elle les aura définis.
Les intellectuels, qui naturellement se classent dans l’élite, distinguent la validité de ce modèle selon qu’il s’agit d’une élite sélectionnée au mérite, ou par d’autres critères comme l’argent, la naissance, la loyauté à un chef ou à une idéologie.
Bien évidemment, le régime de la méritocratie est décrit comme le meilleur. Encore qu’il souffre d’imperfections, comme une certaine propension à se recruter dans certains groupes sociaux et à dériver vers un phénomène de caste, où les réseaux et la cooptation sont à l’œuvre pour garantir l’entre-soi. La méritocratie a donc tendance à interdire l’accès aux étages supérieurs à ceux qui n’ont pas la clé de l’ascenseur. Cette clé réside dans les codes sociaux qui ferment les portes quand on ne les possède pas, ou quand on doute de leur validité. Ainsi le concours, supposé être le mode de sélection le plus juste, ne vaut que par les enseignements qu’il a pour objet de contrôler. Ces formations étant nécessairement idéologiquement marquées, la méritocratie revient à constituer l’élite par la capacité à maitriser et reproduire les éléments dogmatiques enseignés. C’est la pensée correcte qui constitue le capital des idées reçues, bagage nécessaire pour faire partie de l’élite.
Comme on le constate, rien, si ce n’est l’idéologie dominante, et une certaine docilité intellectuelle et morale, ne qualifie l’élite pour décider en toutes circonstances de tout de ce qui est bien ou mal, bon ou mauvais pour le peuple.
Ainsi, le monde étant en mouvement, et les idéologies plus ou moins adaptées aux conjonctures, l’élite , quelle qu’elle soit, est, tôt ou tard, frappée d’obsolescence. Et, ironie du sort, la plus méritante et brillante sera certainement la plus toxique. Et, plus elle sera composée de bons élèves, plus il sera difficile de la convaincre de ses fautes, et de la remplacer.
Il est admis que les autres critères de sélection de l’élite, comme la naissance et l’argent, notamment, sont illégitimes ; on ne perdra pas de temps à les examiner ici.
Dans le système « descendant », quelle que soit la conformation de l’élite, le peuple n’intervient jamais, et la majorité, fondement premier de la démocratie, même s’il doit être tempéré par le respect des minorités, est quantité négligeable. Nécessairement, le peuple (que l’élite considère comme une foule) se trompe. C’est un enfant, ou même un fou ; il est dominé par ses émotions et n’a ni les connaissances, ni les capacités pour avoir un avis sensé sur quoi que ce soit d’important. Ceux qui en appellent au peuple sont des « populistes », autre mot pour dire « démagogues ».
L’élite se considère comme seule habilitée à définir les limites de la liberté, en particulier celle d’expression. Elle dira ce qui est ou n’est pas démocratique, selon que ses décisions sont ou non suivies par les urnes. Elle s’arrogera le droit de déterminer ce qui est ou non humain, c’est-à-dire dans ou hors de la nature humaine. Pour assurer sa domination, elle institue des « garde-fous », en surplomb de la volonté populaire ; ce sont des institutions infaillibles, qu’elle appelle Etat de droit, administrées par des juges qu’elle nomme, et qui sont évidemment issus de ses rangs.
Sous le titre “L‘étrange défaite”, Marc Bloch fusillé par la Gestapo en 1944, écrivait en 1940 dans une analyse fulgurante publiée à la Libération, que la déroute avait eu, entre autres causes, une impréparation imputable à l'immobilisme et la mollesse des ministres, et l'abandon de leurs responsabilités à des techniciens, recrutés sur la même base corporatiste (École Polytechnique et Sciences-Po, surtout). Tout ce petit monde, disait-il, avance à l'ancienneté dans une culture commune du mépris du peuple, dont on sous-estime les ressources. Ses remarques pourraient être reprises aujourd’hui sans en changer un mot, si ce n’est pour y ajouter, le renforcement de l’élite par les énarques qui ont toujours raison, et autres hauts fonctionnaires jamais responsables. On peut aussi évoquer le gouvernement des juges, ce régime dans lequel les magistrats ne se contentent pas d’appliquer la loi, ils la font à leur idée. L’accroissement des pouvoirs du Conseil Constitutionnel est un exemple de suprématie de l’élite. Mais le Conseil d’Etat participe aussi à ce verrouillage.
Sur le papier, la méritocratie est une machine parfaite qui maitrise son environnement, un gage d’efficacité. En réalité, elle porte en elle les causes de son échec, car plus elle est méritante, plus elle est éloignée du peuple, et hors sol, ne le comprenant plus, elle finit par le considérer comme quantité négligeable, voire un gêneur qui l’empêche de gouverner en rond. Ce cercle vicieux l’entraîne d’insuccès en fiascos, la rendant autiste, car, par construction, elle ne peut envisager que le peuple ait raison contre elle.
Hélas, trois fois hélas ! La défaite de la France sur tous les fronts est patente et elle était annoncée. Il est inutile d’en énumérer les plaies. C’est un déchirement pour tous les Français, à l’exception de ceux qui comme les islamo-gauchistes LFI de l’Anti-France s’en réjouissent, et préparent le régime suivant qui selon eux les portera à un pouvoir qui sera total.
Les lendemains, qui déchantent déjà, semblent inéluctablement voués à la cacophonie, car ils sont entre les mains d’une élite qui a échoué et refuse de le reconnaître, se réfugiant dans le déni, car pour elle “Tout va très bien, Madame la Marquise”.
Ou bien …
Examinons, maintenant, l’autre branche de l’alternative, en envisageant une conception remontante de la légitimité. Et en quelque sorte en accordant à la France « d’en bas », selon la formule un brin condescendante d’un ancien Premier ministre, le droit à l’autodétermination.
Il ne s’agit pas évidemment, ici, du peuple qui braille dans la rue, ni de cette forme de trompe-l’œil que l’on nomme démocratie directe, et qui consiste à constituer des panels de citoyens tirés au sort, mais encadrés de près par des experts bien disants qui leur disent quoi penser.
On parle ici du peuple qui dans les urnes, en son âme et conscience, individuellement et librement décide de son destin.
Dans cette conception la source de la légitimité réside dans chaque individu, et le rôle de l’élite est de s’appliquer à favoriser la traduction collective de la somme de toute les expériences personnelles. Elle doit, à cette fin, s’inspirer des aspirations individuelles en les agrégeant et en les rendant compatibles. Cela demande un grand savoir faire, mais induisant une obligation de se conformer aux vœux de la majorité, interdit de n’en faire qu’à sa tête, si bien faite fut-elle.
Bien entendu, l’élite doit informer et éclairer, et elle doit servir de garde-fou, mais toujours avec la main qui tremble, car à multiplier les garde-fous le pays devient vite un asile d’aliénés.
Il n’y a pas de démocratie, si, in fine, et avec les précautions procédurales nécessaires, le peuple n’a pas le dernier mot, sur la liberté, la culture, la morale, l’économie et la politique. Cette vision peut être qualifiée d’humaniste, car fondée sur l’individu, seul dans l’isoloir.
L’humanisme était à la Renaissance un individualisme, avec le Marxisme il est devenu une affaire collective, les masses étant censées être dépossédées de toute faculté de juger, et sans doute l’étaient-elles de par ce quel’on appelait l’aliénation. Dans un monde post-dialectique, où l’information n’a pas de limite, et les hommes disposent de temps pour y accéder, l’humanisme doit se ressourcer dans l’individu.
Cela ne signifie pas qu’il s’agisse de l’individu en tant que consommateur, dans une société pliée à ses désirs et pulsions de possession de tous ordres. L’individu de l’humanisme d’aujourd’hui est avant tout une conscience. Celle d’un accomplissement personnel dans un progrès global supposant une harmonie sociale.
Quand on interroge le peuple, c’est au citoyen qu’il faut s’adresser.
Des droits qu’il revendique et devoirs auxquels il consent, doit découler la politique qui le gouverne. De son expérience du bien et du mal, la morale. De sa mémoire, la culture. De ses efforts, l’économie.
Le peuple n’est pas une foule, émotive et versatile, au sens où l’entendaient Gustave Le Bon et Sigmund Freud ; il n’est pas ce que Victor Hugo appelait « la populace », il est le lieu où chacun trouve son contentement, sa sécurité, ses espoirs, son bonheur.
Le peuple n’existe pas en tant que sujet, il est un lien entre ce que les individus ont en commun et veulent de meilleur pour eux-mêmes et leur pays.
De cette approche humaniste qui retourne à l’individu comme source de légitimité, politique, culturelle, religieuse, morale, et économique, on peut déduire un contenu nouveau à ces concepts en perdition.
La liberté d’expression est d’abord individuelle et suppose que toute restriction à cette liberté soit soumise à une loi. Or actuellement, c’est une instance de technocrates, sans représentativité, l’ARCOM qui décide ce qui peut, ou non, être dit sur les ondes. Ainsi, cette autorité qui n’a d’autorité que le nom, régule, c’est-à-dire censure, à son idée. La vraie démocratie se doit de mettre fin à cette tyrannie.
L’économie est juste quand elle produit des richesses et permet à chacun de jouir du fruit de ses efforts ; dès lors, la redistribution ne peut être une fin en soi, et doit être limitée au nécessaire d’une vie décente.
La religion imposée par une élite est une tyrannie, celle ressentie par l’individu est une foi. Le culturel asséné par une coterie ne résistera pas au temps. Le beau ressenti par chacun sera éternel. Tels sont les exemples d’une dynamique remontante de la légitimité.
La démocratie selon l’élite est malade, car elle est en discordance avec celle ressentie par le citoyen. On ne décapite plus les élites indignes, car, et c’est heureux, nous vivons dans une époque civilisée. Mais le monde va si vite, et le plus souvent de travers, qu’il serait sage pour l’élite de se soucier un peu plus de l’exaspération populaire, et de se mettre plus à son écoute, surtout quand elle est le fait d’une majorité.
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