Langages pour une droite qui voudrait exister
- André Touboul
- 1 mars
- 9 min de lecture

L’importance du vocabulaire en politique est déterminante. Sans s’en douter, on peut véhiculer des passagers clandestins en utilisant des expressions entendues.
On s’intéresse ici, à cet égard, à la droite, car, s’il y a encore quelques années, on bombait le torse en se déclarant « homme de gauche », avec condescendance pour ceux qui n’en étaient pas, cette époque est révolue. En imposant des pratiques genristes, la gauche a indisposé, mais c’est en adoptant des thèses racialistes, qu’elle est devenue malorodante. On aurait, désormais, plutôt honte de se dire de gauche, eu égard à ce que celle-ci est devenue.
Elle est en fin de cycle, c’est la garde descendante qui croise la droite, garde montante.
La droite raisonnable s’est, jusqu’ici cependant, montrée incapable de penser, et encore moins de théoriser par elle-même. Elle faisait de la gauche extra-molle. Ainsi, elle a vu, bouche bée, se multiplier et s’installer dans le retour du balancier de l’histoire des aventures clownesques dont les tristes duétistes Trump et Musk occupent l’avant-scène. Il est urgent pour elle, si elle veut exister, comme une alternative sensée, de ramasser dans le caniveau le magistère du bien abîmé par les discriminations « positives », et autres dérives wokistes du consumérisme sociétal (GPA, suicide assisté sinon insisté, option de genre…). En somme, il lui faut faire d’un chemin étroit, entre les excessifs de gauche et les exagérés de droite, une voie royale.
Pour cela il lui faudra fixer son vocabulaire.
Comme un enfant en bas âge, les partis politiques et leurs leaders doivent apprendre à parler pour grandir. Il ne s’agit pas ici de l’art oratoire, la réthorique qui n’est que péroraison, ni de celui des communicants, qui distillent les « petites phrases » en prêt-à-porter, mais de la parole signature d’une personnalité, ou d’une réflexion.
L’exercice n’est pas si simple. Un personnage, capé, comme Laurent Wauquiez, agrégé d’histoire, major de sa promotion à l’ENA, bref, supérieur à tous et en tout, qui a cru bon de s’obliger à parler « comme tout le monde », « avec les mots de tout le monde », n’imprime pas. Il pourrait avancer les idées les plus ébouriffantes et révolutionnaires, elles auront la consistence de l’eau tiède, elles lui demeureront étrangères. Il n’en sera jamais crédité.
Pour exister, un politique, et, plus encore, un homme d’État doit avoir son propre vocabulaire, cousu main. Les idées ne suffisent pas, il leur faut une forme originale, voire inimitable, ce que dans le jargon du milieu politique on appelle les « langages », par abréviation de l’expression « éléments de langage ».
Comme le style d’un peintre fait qu’on reconnaît sa patte au premier coup d’œil, le talent d’un politique réside dans ses langages.
Richard Mc Kay Rorty, philosophe américain du siècle dernier, appelait « vocabulaire final », des locutions comme « verte nature », qui désignent un lieu hors des villes où le vert n’a rien d’obligatoire, ni de réel. Ce sont des paquets ficelés qu’il est impossible de discuter, car ils relèvent plus de la poétique que de la logique. C’est en donnant du corps à son vocabulaire que le politique finalise sa pensée et la rend indiscutable.
Les communicants s’emploient à lisser le discours de leurs clients. Il s’agit pour eux, avant tout, de ne heurter personne. La stratégie étant de traiter l’électorat par segment, il faut ne s’en aliéner aucune part.
Certains politiciens jouent, au contraire, la carte de la provocation, pour s’approprier une clientèle, en indisposant toutes les autres. Les LFI, qui refusent certains termes (« pogrom » pour le 7 octobre) et en utilisent d’autres (« résistance » pour le Hamas, « génocide » pour Gaza) ont pris une option insidieusement antisémite qui les a coupés des Français juifs et de bien d’autres. Le choc des mots fait toujours plus de dégâts que le choix trop subtil, et parfois retors, des idées.
Au delà de tel ou tel mot étendard, chaque parti a son lexique qui marque sa fabrique de l’histoire. Le vocabulaire est son lieu de ralliement.
À gauche, on parle de « justice sociale » pour affirmer la nécessité de redistribuer, donc de prélever toujours plus. Cette locution n’est pas remise en cause par la droite qui aussi l’utilise, sans se rendre compte qu’à elle seule, elle est une soumission au discours d’un adversaire, que pourtant elle prétend combattre.
Pour autant, la formule de « justice sociale » n’est pas à l’abri de toute critique. Il serait plus conforme à une pensée droite de parler de « société juste » pour évoquer une organisation qui assure, en priorité, la prospérité générale. « Cuire le gâteau avant de le partager », disait Edgar Faure.
La notion de « société juste » souligne que la justice sociale par l’impôt est de fait une injustice car elle entrave la production de richesses, donc diminue la taille du gâteau à partager.
En acceptant dans le débat les termes de « justice sociale », au lieu de « société juste »la droite perd sa spécificité, et sa raison d’être.
De même, la droite ne peut accepter l’évidence, assénée par la gauche, de l’obligation de « lutter contre les inégalités ». A droite, on estime que l’inégalité est source de progrès, elle célébre les efforts, les talents des individus et la compétitivité de l’ensemble de la nation. On admet dans le sport l’inégalité, et l’on constate que la compétition y apporte des progrès. En économie, il en va de même. Ainsi doit-on parler à droite « d’inégalités productrices ».
Bien entendu, devant la loi, tous doivent être égaux. La loi est la même pour tous. L’égalité, une passion française, si souvent trahie par ceux qui veulent l’imposer par le bas, la transformant en égalitarisme, est dévoyée par ceux qui prétendent que la discrimination peut être positive. Dans le discours de droite il n’y a rien de positif, jamais, dans la discrimination.
La gauche parle des « riches », comme s’ils l’étaient devenus par l’opération du Saint Esprit, ou pis par malhonnêteté, et comme s’ils n’étaient pour rien dans la création de richesses. Même s’ils sont entrepreneurs ayant réussi bien que partis de rien, on laisse entendre qu’ils sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche.
Là aussi, la droite qui emploie ce mot de « riches », se condamne à parler une langue qui devrait lui être étrangère, même si pour se dédouaner, elle évoque les « ultra-riches ».
Les « plus favorisés » est une expression qui laisse entendre qu’il s’agit du résultat d’une loterie, et « les défavorisés » évoque un état de fait, sans en considérer les causes. Ce vocabulaire dicte une action très différente de celle qui parle « d’utilité sociale ».
« L’harmonie sociale » n’a pas la même signification dans l’opulence, ou la disette. La bureaucratie a pour mission de gérer la pénurie, et pour justifier sa fonction, elle ne tarde jamais à l’organiser. Donnez à un Inspecteur des Finances à gérer le sable du Sahara, on viendra vite à en manquer.
La gauche parlera de « vivre ensemble », pour décrire un apartheid de fait entre les quartiers de banlieues et les bobos des centre-villes. La droite préférera parler de « paix sociale ». La gauche dira « mixité », la droite parlera de « mobilité sociale » et « d’ascenseur social ».
Il est frappant que des injonctions comme : « ne pas stigmatiser, ne pas
amalgamer » aient pratiquement disparu des médias, à mesure que montait l’exaspération de l’opinion du fait des attentats qui se multiplient, des exemples de fermeté venus des démocraties scandinaves et du fait désormais patent que le terrorisme islamique frappe l’Europe entière.
Normalisation. Le vocabulaire employé par le RN est, aujourd’hui, pratiquement identique à celui des autres partis, gauche incluse. En tout cas, il ne comporte plus de mots brûlots. Les intervenants RN s’interdisent de prononcer le terme de « remplacement », surtout suivi de l’adjectif « grand », laissant ce vocabulaire à Zemmour. Ils donnent l’impression de marcher sur des œufs pour éviter d’en faire un omelette. Et parfois même, la langue des sourds-muets les effraie ; quand Musk ou Banon esquissent, sans l’assumer, un salut nazi, Bardella se décommande, derechef.
Il y a moins de 15 ans, on excipait de « l’exception française », et l’on soutenait qu’il suffisait de mener une politique « volontariste » pour échapper aux inconvénients d’une mondialisation surtout favorable au pouvoir d’achat qui remplissait les caddies.
La « délocalisation » était mise sur le compte du libéralisme, et bien entendu pas sur celui d’une fiscalité délirante. On avait fait le « choix du chômage de masse », sans hésitation puisque celui-ci était indemnisé. Ce vocabulaire est aujourd’hui obsolète, on peut même dire qu’il sent la naphtaline.
La bataille des mots porte désormais sur d’autres vocables.
Bruno Retailleau s’est fait une clientèle en rejetant « l’impossibilisme », se démarquant ainsi de la classe au pouvoir qui désormais, pour justifier son inaction pathologique, se réfugie derrière les Tribunaux et l’État de droit, quand ce ne sont pas les traités, ou Bruxelles…
Sentiment. Le sentiment d’insécurité de Dupont-Moretti qui n’a pas fait recette a laissé la place au sentiment de submersion migratoire de Bayrou. Le premier a provoqué les lazzis, le second a permis de théâtraliser la fausse brouille qui était une vraie connivence entre le Premier Minnistre et le PS d’Olivier Faure. La droite se doit de dénoncer cette nuance factice entre ressenti et réalité. Comme pour la température, en politique c’est le ressenti qui compte.
Certains rapprochements sont interdits tels que ceux d’immigration et insécurité. Affirmer qu’ils sont liés suscite la foudre des antifascistes, auto-désignés comme arbitres de ce qui est ou n’est pas fasciste.
Il est de bon ton de parler de « vague migratoire », c’est assez vague, et à la rigueur « d’immigration incontrôlée », ce qui est un fait d’évidence, puisque personne ne s’en occupe.
« Pas de vague ». Ces trois mots ont fait plus pour mettre l’éducation nationale devant ses responsabilités, que toutes les exhortations enflamées. La droite doit affirmer que l’ordre n’est pas le silence pour dissimuler les désordres, bien au contraire, c’est les dénoncer. La poussière sous le tapis est désormais un vice de gauche. Interrogée sur la question des violences sexuelles dans l’Eglise, la droite lèvera les yeux au ciel.
Voici quelques expressions qui devraient figurer au lexique de la droite :
La droite doit promettre une « Administration responsable ».
Une fonction publique de service et non de privilèges.
Elle doit exiger une « justice impartiale », l’impartialité doit être incluse dans le serment des Magistrats. Certes l’indépendance des juges est nécessaire, mais pas en soi, seulement si elle assure l’impartialité.
Un État de droit et « pas d’abus des droits ». Les principes les plus élevés deviennent toxiques quand ils sont poussés à l’absurde. Comme en droit fiscal où l’on définit l’abus de droit comme la conduite qui n’est dictée que par le désir d’éviter l’impôt ; l’abus de droit en matière pénale doit interroger sur les intentions.
Les « influenceurs anti-France » ont des intentions hostiles qui les prive de la protection de la loi commune.
Une société juste est celle de la performance, non celle de la jouissance.
Les droits se méritent, par des devoirs.
Une Europe puissante à l’extérieur, mais subsidiaire à l’intérieur.
Souveraineté intérieure. Ne pas confondre harmonisation et dictature. Il doit exister un droit national à la différence (forme rénovée de l’exception française).
Pas d’aplicabilité automatique des traités en droit interne, sans inscription dans la loi française.
Une défense européenne, vraiment opérationnelle, avec des armes européennes, des soldats européens, un commandement européen, sur un financement européen.
Une écologie d’adaptation, non de punition ; ménager les efforts pour se consacrer à ce qui a des effets ici et maintenant. Ne pas imposer d’efforts inutiles.
La transition énergétique est une mauvaise façon de poser la question du climat, il faudrait plutôt parler d’adaptation climatique.
Dans un monde précaire, chacun doit prouver chaque jour son « utilité sociale ». Tel est le thème central de la droite. L’utilité commune est visée par l’article 1 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, elle est la mesure unique des distinctions sociales. Ce principe politique vaut aussi en économie, où ce qui est utile est bon.
La nature humaine n’est pas une ardoise magique. On ne peut y inscrire tout et n’importe quoi, en effaçant d’un seul geste tout ce qu’il est depuis des siècles.
Dire que le genre est grammatical et le sexe biologique.
La liberté d’expression ne se limite pas à ceux qui partagent l’avis des autorités.
L’irrespect est un devoir pour les intellectuels, mais une faute pour le citoyen.
L’humanisme collectiviste au slècle dernier est aujourd’hui de retour chez l’individu.
On parle de « pouvoir d’achat » à un consommateur compulsif, aliéné dans des
dépenses contraintes. Il faut parler de « dignité de vie », de « vie meilleure ».
L’impôt et les taxes ont montré leur limites. Si les prélèvements obligatoires étaient un gage de succès, la France serait de loin la première économie mondiale.
Sortir de la « fatalité de l’échec » dans tous les domaines en libérant les énergies.
Ne pas parler de famille recomposée, mais de celles qui posent problème car « décomposées ». Ne pas parler de famille monoparentale, mais dire « mère abandonnée ».
Dire plus souvent « nos paysans, âmes de nos terroirs» que « les agriculteurs ».
Populisme. Éviter ce terme, ou en relever l’ambiguïté. Ne jamais omettre de dire que le peuple est constitué de citoyens.
Dire que la multiplication des garde-fous fait du pays un asile d’aliénés.
Rejeter la « bureaucrature » qui mène tout droit à la faillite.
Identité française ? Préférer « amour de la France ».
France. Un homme d’Etat de droite doit avoir une certaine idée de la France, et même une idée certaine. Il doit l’exprimer clairement. Sa France est millénaire par son histoire, courageuse dans les défis de son siècle et ne devra qu’à sa volonté collective d’avoir un avenir. Dire que la France ne sera éternelle que si elle en montre la force, mais avant tout elle est faite de chair et de sang, de terre et de mers, de ciels et de rivières.
Culture. Pour la droite, la culture est une communion avec les génies classiques qui lui ont appris à penser juste, pour la gauche la « cancel culture » ne songe qu’à excommunier.
Féminisme. L’égalité des droits doit être intransigeante. Mais la « spécificité des sexes » mérite des égards.
La droite raisonnable semble libérée des dictats de la gauche bien pensante, en ne s’interdisant plus certains thèmes et termes réputés d’extrême droite. Il lui reste à s’autonomiser du vocabulaire de gauche, et, pour exister vraiment, elle doit apprendre à se servir de sa propre palette lexicale.
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