Un grand silence dans le fracas
- André Touboul
- il y a 1 jour
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Lettre de New York, le 3 avril 2025
Alors que Trump, Attila réincarné, est en pleine dévastation des économies mondiales, y compris la leur, les Américains restent médusés au sens mythologique du terme. Méduse, l’une des trois Gorgone pétrifiait tout ceux qui croisaient son regard.
Que ce soit le parti Démocrate, les milieux d’affaires, ou les Républicains, tous regardent bouche bée ce vieux gamin tyrannique qu’est Donald Trump briser tous leurs jouets.
Les Démocrates n’articulent aucun son. Sans doute parce qu’ils ont conscience de Trump est le nom de leur punition pour avoir trop cédé aux sirènes délirantes du wokisme, et d’avoir été incapables (par conséquent ?) de proposer un projet acceptable au peuple américain. Pas de rêve, pas de leader pour l’incarner. Les Démocrates n’ont pas de visage, ils n’ont pas d’image, et, dans le monde d’aujourd’hui, c’est l’assurance mutique de ne pas exister.
Autres grands silencieux, ce sont les milieux d’affaires américains qui voyaient en Trump un défenseur de leurs intérêts, hostile aux impôts, sensible aux marchés, pro-business dans l’âme… ils le découvrent addict aux taxes douanières, anti-libéral et indifférent à l’inflation. Ils ne sont pas déçus, ils sont cocus.
Les Républicains enfin, qui ont ingurgité Trump comme une potion amère mais nécessaire, constatent que les midterms prochains ne sont pas si éloignés, et que ce sont eux qui payeront les pots cassés. Néanmoins, nul parmi eux, bien qu’aucun ne sache expliquer la logique trumpienne, ne profère la moindre remarque.
Bien entendu, le Nouveau Monde est le continent des excès, surtout l’Amérique du nord. Cette société de pionniers a l’habitude culturelle de se heurter aux réalités pour les surmonter. Chacun se dit qu’il survivra à Trump, et que tous en sortiront plus forts.
On a voulu croire que Trump menaçait pour mieux négocier. C’était prêter une rationalité à un tempérament uniquement mû par le ressentiment.
Les Démocrates l’ont compris, et ils font profil bas, Wall street se demande s’ils n’ont pas donné le volant à un chauffard ivre, et les Républicains tendent l’échine.
Privé de repères par ces silences fracassants, le peuple américain ne voit rien venir. Il est ravi des rodomontades de son Président. L’arme favorite des démagogues est l’inversion des polarités. Les ennemis d’hier sont ses amis, cela plait aux pacifistes. Les amis d’avant sont voués aux gémonies, il est toujours confortable de savoir qui détester, même si, au fond, nul ne croit que la brouille soit sérieuse. Avec l’Europe, c’est une brouille familiale, mais il en est de terribles et fatales.
Le plus pernicieux dans le discours de l’oncle Donald, c’est qu’il n’est pas dénué de tout fondement. Bien sûr, la société américaine ne supporte plus la dictature des minorités, et la discrimination positive lui hérisse le poil. Bien entendu, les Européens ont touché les dividendes de la paix dont les Etats-Unis assuraient le coût. Mais ces vérités sont partielles. Il fallait bien que le peuple américain règle l’addition de l’esclavage et du racisme, ainsi que de la condition féminine, en remettant tout le monde à niveau. La pax americana avait aussi de bons côtés en conférant aux Américains un domination économique sur le monde. Ce n’est pas par la faute de l’Europe que les Etats-Unis ont vu leur leadership économique battu en brèche par la Chine, à la faveur d’une mondialisation alors voulue par Washington
Désormais, ce que cherche Trump est de dé-mondialiser la planète en en faisant payer le prix aux Européens. C’est oublier l’interdépendance des économies qui ne peut sans dommages majeurs être défaite brusquement. Certes, Donald Trump n’a que peu de temps pour agir… deux ou quatre ans, et si cela explique sa brutalité, cela ne la rend pas plus pertinente.
Quand il déplore le déficit de la balance commerciale US, Trump oublie que cela signifie que le monde extérieur travaille pour les Etats-Unis plus que ces derniers ne le font pour lui ; et qu’ainsi le consommateur américain jouit des produits fabriqués ailleurs. Le tout est payé en dollars qui affluent en retour aux USA pour s’investir dans des entreprises très profitables et dans des US bonds qui servent de réserve aux banques centrales et de monnaie internationale. En diminuant les importations et en faisant baisser le dollar, Trump pénalise d’abord le consommateur américain. Ces principes économiques de base échappent cependant à un promoteur immobilier.
Quand l’éléphant aura quitté le magasin de porcelaine qu’est l’économie mondiale, il ne restera plus grand chose d’intact. Les répliques inévitables des Européens répartiront les dégâts, mais ne les limiteront pas, bien au contraire.
Le seul espoir de raison ne peut provenir que des contre-pouvoirs américains, mais, pour l’heure, ils sont sans voix, muets dans le fracas du monde.
A la fin du film La planète des singes, le héros, astronaute à travers le temps, découvrant la statue de la liberté à demi ensevelie, s’écrie : « Ils l’on fait… soyez maudits, jusqu’à la fin des siècles ! », la conflagration qui vient n’est pas atomique… pas encore, mais le chemin est tracé.
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